Les syndicats comptent mener la vie dure à l'Arizona et éviter les erreurs commises il y a dix ans
Dix ans après des combats difficiles contre les réformes de la Suédoise, ils revoient leur stratégie.

- Publié le 13-01-2025 à 19h27
Les grèves et la manifestation syndicales de ce lundi 13 janvier auront sans doute eu pour vertu de rajeunir les ténors de la Suédoise, en ravivant auprès d'eux d'anciens souvenirs. Cette majorité de droite (MR, N-VA, CD&V, Open VLD), qui gouverna le pays de 2014 à 2019, essuya en effet, dès ses débuts, d'importantes manifestations et trois journées de grève. En cause : ses souhaits de réformes du travail, d'aménagement des fins de carrière ou des mécanismes de calcul de la pension. Autant de projets comparables à ceux qui se trouvent dans les cartons de Bart De Wever (N-VA) et de sa probable coalition Arizona. "Les contextes – de 2014 et de cette année – sont relativement comparables", analyse Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d'information sociopolitiques (le Crisp). Si un gouvernement Arizona devait voir le jour, il est donc probable qu'il essuie du gros temps syndical.
Cela est d'autant plus plausible que la Suédoise s'était munie de parapluies, et avait traversé les embruns sans offrir de victoires aux syndicats, se souvient Jean Faniel. "Cela a suscité de l'amertume dans leurs rangs. Ils en tiendront compte cette année." Les mobilisations de l'époque avaient d'ailleurs cessé en décembre 2014 (deux mois après la mise en place du gouvernement). Les représentants des travailleurs pourraient donc se montrer plus persévérants cette année.
Laurent Pirnay, vice-président de la CGSP (syndicat socialiste des services publics), le reconnaît lui-même. "Il y a dix ans, explique-t-il, l'ancienne génération de syndicalistes, qui avait eu l'habitude de négocier avec des hommes d'État, pensait que la Suédoise tiendrait compte des revendications des travailleurs, et que l'on pouvait cesser les mobilisations. Moi et d'autres, plus jeunes, étions conscients que cela ne suffirait pas. Cet arrêt des grèves et manifestations fut en effet trop précoce et est encore inscrit dans notre mémoire collective. Cela ne se reproduira plus."
Ce lundi, assure-t-il au diapason de Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général de la CNE (syndicat chrétien des employés), la mobilisation fut d'ailleurs plus importante que prévu. "Cela témoigne de notre détermination. Quand nous sommes dépassés par la base, c'est souvent le signe d'un mouvement social qui peut se durcir et être long."
"Par tous les moyens possibles"
"Les syndicats sont encore capables de mobiliser largement et fortement, même si certains, la CSC notamment, ont connu une baisse du nombre d'affiliés", acquiesce Jean Faniel. Le paradoxe, à ses yeux, est que les organisations syndicales n'ont pas engrangé de réelles victoires, ni de véritables avancées sociales ces dix dernières années. "Cela interroge leur capacité d'influer, mais ne les empêche pas d'organiser de vastes mobilisations."
Ce bilan d'une décennie, le monde syndical le nuance en évoquant quelques avancées sectorielles, notamment dans le non-marchand. "D'ailleurs, si certains travailleurs sont découragés par les projets de l'Arizona, beaucoup sont en colère et déterminés à se battre", assure Felipe Van Keirsbilck. "Nous porterons donc la voix des travailleurs par tous les moyens possibles ces prochains mois", prévient-il.
"Je compare les actions qui viennent avec ce que nous avons vécu dans les années 80, ajoute Laurent Pirnay. La coupe est pleine. Pour nous faire entendre, nous misons sur un mouvement intersectoriel, interrégional, et le plus possible en front commun, afin de ne pas nous disperser et de pouvoir nous faire entendre."
Le rôle de Vooruit
La potentielle Arizona est donc prévenue. À coups de grèves et de manifestations, le monde syndical compte poursuivre le bras de fer. À cet égard, il sera intéressant d'analyser la posture des Engagés, du CD&V et – surtout – de Vooruit, trois partis attendus au tournant par les travailleurs. "Pour les militants syndicaux, la présence des socialistes flamands autour de la table des négociations peut avoir des effets contradictoires, ajoute Jean Faniel. On peut imaginer que le parti socialiste flamand infléchira certaines décisions vers la gauche. Mais cela peut aussi compliquer la partition des syndicats. L'histoire belge, depuis un siècle, démontre que ceux-ci modèrent ou brident leur attitude si un parti frère – Vooruit en l'occurrence – compose l'attelage gouvernemental." Du côté francophone d'ailleurs, si le PTB attisera les revendications syndicales, la posture du PS sera également délicate, conclut le politologue : il devra agir dans l'opposition sans trop affaiblir Vooruit.