Les victimes belges d'un montage financier frauduleux à 30 millions d'euros souhaitent être reconnues par le Pape
Deux cent quatre-vingts victimes avaient investi dans la fondation Kepha soutenue par le Vatican. Après avoir été dupées, elles demandent des excuses au pape François.

- Publié le 23-09-2024 à 06h44
- Mis à jour le 23-09-2024 à 12h35

C'est une histoire d'abus de confiance qui aura coûté plus de 30 millions d'euros à ses victimes. Entre 2007 et 2014, 280 investisseurs, dont 220 Belges avaient confié leur argent à la société Kepha Invest qui proposait, sous forme d'obligations, un investissement "éthique" aux promesses généreuses : des rendements de 5 à 7 %, et des bénéfices supplémentaires réinvestis dans des œuvres caritatives.
Des patronages et une condamnation
Peu d'éléments, alors, auraient pu laisser présager une escroquerie. Ayant pignon sur rue en Italie et à Bruxelles, le groupe Kepha remettait de somptueux fascicules à ses investisseurs qu'elle recevait dans les jardins du Vatican, au Cercle des Officiers de l'Armée italienne ou au Palais Barberini.
Le Fondateur et Président de Kepha, l'ecclésiastique Patrizio Benvenuti, avait également collectionné les patronages pour légitimer sa fondation "de nature religieuse". Sur ses fascicules, le groupe Kepha arborait les logos de prestigieuses institutions italiennes qui la soutenaient (l'Université de Firenze et de Palerme, le Conseil national des recherches, le Sénat ou la Présidence de la République italienne). Surtout, Patrizio Benvenuti avait fait en sorte que différents dicastères (ministères) du Vatican accordent leur soutien à sa fondation. Ce fut le cas du Conseil pontifical de la Culture, de la Commission pontificale pour les Biens culturels de l'Église, de la Congrégation pontificale pour l'Éducation catholique, de l'Œuvre pontificale pour la Propagation de la foi, et de l'Œuvre pontificale de la Sainte Enfance. La Congrégation des institutions catholiques avait également reconnu la Fondation, le haut patronage du Saint-Siège lui avait même été accordé, et son Président d'honneur n'était autre que le cardinal Bagnasco qui fut évêque de Gênes et président de la Conférence épiscopale italienne.
Et pourtant, Kepha était une coquille vide qui, rapidement, ne put rembourser ses investisseurs. Ceux-ci furent en effet victimes d'une escroquerie de type chaîne de Ponzi, un montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients par les fonds procurés par les nouveaux entrants. En janvier 2024, plusieurs responsables de cette escroquerie (dont Patrizio Benvenuti) furent dès lors condamnés à des peines de prison (avec sursis), et des confiscations pour un peu plus de 19 millions d'euros par la 59e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles. Ce jugement fait l'objet d'un appel.
Une demande au pape François
Malgré cette décision du tribunal correctionnel de Bruxelles, les victimes regrettent n'avoir jamais été reconnues par le Vatican auprès duquel elles se sont plusieurs fois manifestées. À travers leur avocat Jacquelin d'Oultremont, elles insistent en effet pour dire que, sans le Vatican, cette escroquerie n'aurait jamais pu avoir lieu.
Non seulement le Vatican a légitimé, par ses dicastères, la Fondation Kepha, ce qui a grandement facilité l'escroquerie à leurs yeux. Mais l'Église a de surcroît laissé grandir Patrizio Benvenuti dans une carrière ecclésiastique prestigieuse. Dès les années 70 pourtant, l'institution avait émis des doutes quant à sa probité. Selon un document de 2014 signé par la nonciature apostolique (ambassade du Vatican) en Belgique et que La Libre a pu consulter, l'Église avait déjà interrogé "l'honnêteté" du jeune séminariste d'alors. Ses responsables étaient en effet au courant du fait qu'il avait contracté des "dettes considérables qu'il ne voulait pas payer". Le document évoque également une personnalité qui aime "apparaître", "[profiter] de la situation pour des avantages personnels", et qui n'inspire "aucune confiance dans sa façon d'agir". Malgré cela, regrettent les victimes, il fut nommé prêtre dans le diocèse de Gêne en 1979, Défenseur du Lien et Promoteur de Justice au Tribunal Régional de Ligurie, Greffier général au Tribunal d'Appel du Vicariat de Rome, aumônier en chef des forces armées italiennes, et fut soutenu par le Cardinal Bagnasco.
À quelques jours de la visite du Pape François en Belgique, les investisseurs trompés de la Fondation Kepha (qui sont principalement des personnes âgées et croyantes), demandent donc au Vatican d'être reconnues comme étant des victimes de l'Église et de ce qu'elles considèrent comme de graves dysfonctionnements internes commis en son sein.