Les paroisses de Bruxelles sont contraintes de se réorganiser : "Je n'ai plus que douze prêtres âgés de moins de 60 ans"
Dans la capitale le clergé est vieillissant. L'évêque du lieu, Mgr Kockerols, propose aux laïques de prendre en charge les paroisses. Il s'agit d'un important et périlleux changement de paradigme pour l'Église.

- Publié le 13-02-2023 à 11h55
- Mis à jour le 13-02-2023 à 11h59

"Je n'ai pas de successeur à vous envoyer." Sous les voûtes des églises de Bruxelles cet automne, cette petite phrase fut un véritable choc. Mgr Kockerols, évêque auxiliaire de la capitale, reconnaissait qu'il n'avait pas de prêtres à portée de main auxquels confier d'importantes paroisses de Woluwe-Saint-Pierre et Schaerbeek, pas plus que pour la basilique de Koekelberg. La raison est arithmétique, poursuivait-il dans ses différentes communications : pour les 97 clochers catholiques que compte la région bruxelloise, "je n'ai plus que douze prêtres âgés de moins de 60 ans".
Cette annonce aura définitivement jeté l'Église de la capitale dans une nouvelle ère : au vu du manque de vocations, le temps n'est plus au regroupement des paroisses comme il y a dix-huit ans. Les catholiques doivent désormais fondamentalement repenser l'organisation des unités pastorales (qui rassemblent les paroisses). Il est donc (presque) fini le temps où celles-ci s'articulaient autour de la figure d'un prêtre – pièce maîtresse de l'organigramme – qui déléguait quelques missions aux laïques. Désormais, Mgr Kockerols avance l'image de l'attelage : les laïques sont appelés à monter au front, à assumer leurs responsabilités, à diriger et coordonner parfois eux-mêmes l'unité pastorale. "Attention, je ne cherche pas à créer une Église sans prêtre (leur fonction reste essentielle dans la vie d'une paroisse), mais ils ne peuvent plus tout faire. Dans un attelage, tout le monde doit avancer de conserve. Le temps où un prêtre savait tout, dirigeait et déléguait est terminé. Nous sommes à un tournant."
Certes, Mgr Kockerols pourrait transférer des prêtres venus d'autres diocèses ou d'autres pays (et c'est encore ce qu'il fait). Mais il faut aller plus loin, assure-t-il : les structures institutionnelles de l'Église sont à bout de souffle, elles ne correspondent plus à la réalité du terrain, l'heure n'est plus à boucher des trous qui se multiplieront. "Il faut assez radicalement repenser notre manière de faire l'Église, de porter l'Évangile, de jouer sur la complémentarité des missions et des charismes (ou talents, NdlR). C'est comme cela que surgiront de nouvelles vocations."
Une formule exigeante
En la matière, Anne Peyremorte fut une des premières de cordée. C'est à elle que Mgr Kockerols confia il y a dix ans la responsabilité de l'unité pastorale du Kerkebeek située à Schaerbeek. "Aujourd'hui, alors que ma mission se termine, je pars heureuse. Nous avons bien travaillé avec les prêtres et les fidèles. Nous avons pu ajuster mon rôle au fil des années. Pour autant, on ne pourra pas remettre en place exactement ce qui fut fait avec moi, reconnaît-elle. J'ai un peu été le couteau suisse de la paroisse. Or, je crois moi aussi à l'image de l'attelage."
Si cette image est claire, elle ne constitue cependant pas une recette magique, admettent tous les acteurs rencontrés. Trouver des laïques prêts à s'engager ne sera pas facile partout. Humainement, l'expérience sera très exigeante et c'est donc aussi au niveau de la formation que le diocèse devra étoffer son offre (des réflexions sont en cours). "Pour l'Église, un tel changement n'est pas qu'organisationnel, il soulève des questions théologiques, il interroge le rôle des laïques, des femmes, la place que tient la messe dans la vie de foi… L'institution devra donc être très proche du terrain pour ne pas que celui-ci se sente abandonné, désemparé et découragé", note – inquiet – un observateur.
D'autant que l'Église à Bruxelles a ses propres défis. Bigarrée (la messe est dite en plus de vingt langues différentes chaque dimanche), elle voit des populations se côtoyer sans bien se connaître et cherche donc son unité. Elle ne manque pas non plus de paradoxes : bien que son organisation structurelle soit à bout de souffle, une multitude d'initiatives en sens divers surgissent en son sein. "Un catholique pourrait être hors de chez lui tous les soirs tant il y a des conférences, des concerts, des initiatives caritatives, des formations à suivre d'une paroisse à l'autre", note Isabelle Gaspard, directrice du Forum Saint-Michel qui organise des conférences, des cours et des retraites à Etterbeek.
Vers moins de clochers
Pour pérenniser, renforcer et unir ces initiatives, l'Église devra choisir ses fronts, note en substance Luc Terlinden, vicaire général de l'archidiocèse de Malines-Bruxelles. La réflexion sur l'organisation des paroisses ira donc de pair avec une lente, mais "inéluctable" réduction du nombre de clochers. Le système des unités pastorales qui regroupent quatre ou cinq clochers est transitoire. Bien que trouver une nouvelle affectation pour un lieu de culte ne soit pas toujours facile, "certains fermeront et nous allons vers la mise en avant de plusieurs grands pôles missionnaires [rayonnants, NdlR], poursuit Luc Terlinden. Nous ne pourrons plus tenir le maillage territorial qui s'est tissé ces derniers siècles. Ce sera douloureux, mais on peut voir cela comme un renouvellement", souligne-t-il au diapason d'Anne Peyremorte. "Le changement de paradigme que l'on vit actuellement est une chance, assure-t-elle. On n'a pas encore toutes les réponses, mais on ne peut plus se contenter de la routine. Qu'avons-nous encore à témoigner et comment le faire ? Voici des questions engageantes."
Il paraît loin le mitan du XXe siècle au cours duquel l'Église inaugurait une basilique nationale, parmi les plus grandes du monde, sur le sommet de Koekelberg. Désormais, elle bûche pour lui trouver un curé. "Il n'y a pas de problème à ce que nous soyons plus petits. Ce qui serait dramatique c'est que nous soyons insignifiants, que nous n'ayons plus rien à dire à la société contemporaine, que nous ne comprenions pas ce que nous pouvons recevoir et transmettre en étant plus humbles et plus pauvres", croit Luc Terlinden, définissant par là la ligne que cherche à tenir l'Église au XXIe siècle. D'une initiative à l'autre, d'une fermeture à l'autre, cette ligne n'est cependant pas toujours facile à discerner, et les choix à prendre, au cas par cas, suscitent d'importants débats parmi les fidèles.
De la démocratie participative sous les clochers
À Schaerbeek, alors que la responsable de l'unité pastorale Anne Peyremorte va passer la main, et à Woluwe-Saint-Pierre où l'abbé Philippe Mawet arrive à l'âge de la retraite, Mgr Kockerols a mis en place un processus "synodal" pour penser l'avenir. En politique, on appellerait cela de la démocratie participative. De manière inédite, les fidèles se sont rassemblés durant plusieurs soirées autour d'une petite équipe qui coordonnait les discussions. Ils ont pu témoigner de leur vécu, leurs attentes, leur vision de l'avenir de manière assez libre et efficace. L'évêque, qui garde le dernier mot sur la décision, se dit satisfait de cette "expérience d'unité" qu'il reproduira à l'avenir.
Une telle initiative devait voir le jour à la basilique de Koekelberg pour préparer la succession du curé Marc Leroy, mais le climat général ne fut pas propice à son développement. Il y eut en effet un manque de communication, d'importantes incompréhensions et un conflit ouvert entre de nombreux paroissiens et leur évêque cet hiver. S'il est de coutume dans l'Église qu'un prêtre change de mission après un certain nombre d'années (Marc Leroy était à la basilique depuis seize ans), les fidèles ne comprenaient pas que la mission de leur curé ne soit pas prolongée alors qu'aucun successeur ne lui était pas encore trouvé. C'est finalement l'abbé Sébastien Dehorter, actuellement en charge de la paroisse étudiante de Louvain-la-Neuve, qui sera transféré à la basilique. Pour autant, aucune nouvelle mission n'a encore été confiée à Marc Leroy dont l'avenir dépend à la fois des Assomptionnistes (sa congrégation religieuse) et de son évêque.