Les psychiatres de Saint-Luc auraient-ils pu percevoir le danger que représentait l'auteur du drame à Schaerbeek? L'avis tranché d'un médecin
Le suspect dans l'attaque de jeudi soir à Schaerbeek voulait être soigné psychologiquement, mais l'hôpital Saint-Luc n'a pas pu le mettre en observation.

- Publié le 11-11-2022 à 16h46
- Mis à jour le 11-11-2022 à 22h35

L'enquête concernant l'attaque contre des policiers à Schaerbeek, jeudi soir, devra lever plusieurs zones d'ombre. En particulier celles qui entourent la non-prise en charge psychiatrique de Yassine M. L'auteur de l'attaque contre deux policiers s'était en effet présenté dans un commissariat bruxellois et avait évoqué sa haine contre la police. Il demandait à être pris en charge au niveau psychologique. Il avait alors été conduit aux urgences psychiatriques de l'hôpital Saint-Luc, mais n'avait pas été gardé en observation. Lorsque les policiers ont repris contact avec l'établissement de soins, il est apparu que Yassine M. avait… quitté les lieux. On connaît la suite dramatique de cette séquence.

S'ils l'avaient rencontré, les psychiatres de Saint-Luc auraient-ils pu percevoir le danger imminent que représentait cet individu ? À ce sujet, la plus grande prudence est de mise. La Libre a interrogé le Dr Xavier de Longueville, psychiatre au sein du Grand Hôpital de Charleroi (il a également travaillé à Saint-Luc, par le passé). Selon lui, il importe de ne pas confondre le métier des psychiatres, purement médical, avec les questions de police et de sécurité.
Beaucoup d'éléments peuvent décider d'une non-prise en charge psychiatrique."
"Beaucoup d'éléments peuvent décider d'une non-prise en charge psychiatrique, explique Xavier de Longueville. D'abord, la personne concernée, qui était volontaire, peut avoir changé d'avis et ne plus vouloir être hospitalisée. Ensuite, elle peut avoir pris des substances toxiques, comme de l'alcool ou des drogues, qui ont accentué son délire. Or quelqu'un qui est intoxiqué ne peut pas être placé en observation. S'il veut partir, on est obligé de le laisser faire. Pourquoi ? Car l'état d'intoxication ne permet pas de faire une analyse correcte de son état mental."
Le psychiatre donne un exemple : "Si on nous amène quelqu'un de saoul qui affirme vouloir tuer sa femme après une dispute, on ne peut pas le mettre en observation car ses propos ne sont pas liés forcément à un délire, à une pathologie mentale. S'il représente un danger, c'est la police qui doit s'en charger et le placer en cellule. Les soins psychiatriques se justifient, par contre, dans le cas d'une personne qui, par exemple, débarque dans son état normal, sans avoir pris de substances toxiques, et se dit persuadée qu'une autre incarne le mal universel et qu'elle doit donc être tuée…"

Le Dr Xavier de Longueville insiste : pour qu'il y ait mise en observation, il faut démontrer l'existence d'un lien entre la maladie mentale et la dangerosité de l'individu. "Un schizophrène qui conduit trop vite en voiture est dangereux, mais ce n'est pas forcément lié à sa pathologie ! Ce n'est pas Dieu qui lui dit de rouler à 180 km/h pour sauver le monde."
Le psychiatre rappelle également la relative banalité de ce genre de situation : "Des mises en observation, il y en a tous les jours. À la grosse louche, on doit en refuser une sur deux. Souvent, on nous amène un malade chronique qui délire tout le temps mais s'est bagarré avec un copain dans la rue pour une bière. Sa dangerosité n'est pas liée à sa maladie et il ne peut donc pas être mis en observation. Ce sont les règles légales."
Comme dans "Minority Report"…
Le système judiciaire attend trop de la médecine, estime-t-il. "Les médecins ont une obligation de moyens et non de résultats : pour peu que leur travail d'analyse ait été correctement fait, il n'y avait peut-être pas moyen de prévoir l'acte commis à Schaerbeek. On voudrait que la psychiatrie puisse tout prévoir et dire qui va commettre un crime, comme dans le film Minority Report, mais ce n'est évidemment pas comme cela que ça se passe. Quelqu'un qui peut sortir de psychiatrie peut très bien commettre une bêtise le lendemain. Il y a des choses qui nous échappent, forcément."
S'il y avait des suspicions concernant ce monsieur, c'est en prison qu'il devait aller."
Le fait que Yassine M. était "fiché" par l'Ocam pour sa radicalisation islamiste aurait-il pu pousser à sa mise en observation psychiatrique ? "Le psychiatre n'a pas accès aux dossiers judiciaires ou aux autres rapports du genre. Ce qui est normal, car notre décision est purement médicale. S'il y avait des suspicions concernant ce monsieur, c'est en prison qu'il devait aller. Enfermer quelqu'un dans une unité de soins psychiatriques, c'est uniquement dans le but de le soigner, je le répète. Mais, dans ces services, les soins médicaux touchent de près la justice. C'est un peu ambigu. Parfois, en effet, les policiers ne veulent pas enfermer un type dans une cellule sans réel motif et alors ils vont voir si on ne peut pas le mettre en psychiatrie…"
La réaction des Cliniques Saint-Luc : "L'évaluation psychiatrique n'a pas pu avoir lieu"
Mise au point. Les Cliniques Saint-Luc ont apporté vendredi soir leur version des faits concernant le drame de Schaerbeek. Selon les cliniques universitaires, jeudi vers 11h, un homme, accompagné par 3 policiers, se présente aux urgences pour une prise en charge psychologique volontaire. Vingt-huit minutes plus tard et conformément aux protocoles en vigueur, cette personne est évaluée par une infirmière d'accueil et d'orientation pour la suite de sa prise en charge. "Les policiers quittent les urgences à ce moment-là sans avoir jamais informé les membres du personnel des urgences de la dangerosité de la personne."
La personne est ensuite placée en salle d'attente pour patienter avant sa prise en charge psychiatrique. "Une vingtaine de minutes plus tard, l'infirmière venant chercher le patient constate que la personne a quitté la salle d'attente et ce, de son plein gré, avant d'avoir été évaluée psychiatriquement. L'évaluation psychiatrique n'a donc pas pu avoir lieu."
Les cliniques rappellent que tout patient qui se présente aux Urgences est libre de les quitter à son initiative sauf s'il s'inscrivait dans le cadre d'une surveillance policière continue, ce qui n'était pas le cas dans le cadre de cette admission.
"Aucune consigne n'a été donnée par les autorités compétentes", conclut le communiqué.