"Va-t-on attendre que des gens meurent pour réagir ?": les appels à trouver une solution pour les sans-papiers en grève de la faim se multiplient
Plusieurs sans-papiers se sont cousu les lèvres, par désespoir.
- Publié le 30-06-2021 à 20h25
- Mis à jour le 01-07-2021 à 10h24

Mohamed Amine Hamidi était ce matin à l'hôpital pour enlever les fils qui lui fermaient la bouche. Une seule ouverture, petite, lui permettait de faire passer une paille pour boire du thé ou de l'eau sucrée. La veille, lui et trois autres grévistes de la faim se sont rendus dans les toilettes du local qu'ils occupent à la VUB pour se coudre les lèvres. Un geste de désespoir, face à une situation qui semble embourbée. Ils auraient déjà prévu de recommencer, à en croire les porte-parole du mouvement, qui déplorent toutefois la méthode.
À côté de lui, couchés sur des matelas, ils sont une centaine à attendre, dans un silence lourd. Certains discutent avec les quelques citoyens venus apporter leur soutien. À travers une vitre, on entrevoit la psychologue discuter avec Hamid, tout juste sorti de l'hôpital. Un peu plus loin, deux jeunes étudiantes en médecine s'occupent de l'un d'eux. Il a perdu 15 % de son poids, un seuil critique qui provoque des lésions irréversibles sur les reins et le cerveau. "Lundi, un des grévistes avait un problème de vue. Il n'arrivait plus à coordonner son regard, ses yeux regardaient dans des directions différentes car le cerveau n'était plus capable de travailler correctement", explique l'une des deux jeunes médecins. C'est l'une des conséquences concrète d'un jeûne prolongé. Ils entament ce jeudi leur quarantième jour.
Accéder au marché
Mohammed, lui, tient le coup, même s'il dit avoir peur de la suite. Il porte une veste en polar de son ancien employeur, une grande entreprise de nettoyage. Une sorte de provocation destinée à souligner tout le paradoxe de sa situation. "Je travaille depuis que je suis arrivé en Belgique. Dans le nettoyage, dans l'Horeca, j'ai fait tous les petits boulots." L'homme est allé raconter son cas au secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration Sammy Mahdi (CD&V) et au directeur de l'Office des étrangers, Freddy Roosemont, lors d'une rencontre. "Quand je leur ai expliqué mon dossier, ils se demandaient ce que je faisais là parce que j'aurais dû accéder à un titre de séjour. Mais je n'ai même pas reçu de réponse en 2009 ! J'attends toujours !" soupire-t-il.
Comme lui, ils sont nombreux à travailler en Belgique depuis plusieurs années. Ils demandent leur régularisation pour accéder au marché du travail et vivre normalement. "Je vis comme un prisonnier à Bruxelles. Je suis arrivé il y a douze ans, je n'ai jamais quitté le territoire et j'ai toujours travaillé. Je ne coûte rien à la société et je pourrais même lui rapporter. Qui profite de la situation ? Les patrons qui nous paient 4 euros de l'heure sans payer de charges sociales", s'énerve Ali. La crise Covid aura été pour beaucoup un coup de grâce.
Ouvrir les critères sans changer la loi
L'impasse politique demeure, malgré les appels lancés par les partis francophones de l'aile gauche de la majorité, à l'instar du vice-Premier Pierre-Yves Dermagne (PS), qui exige que M. Mahdi se saisisse de la question. Le sujet devrait se trouver sur la table du kern de cette semaine.
Dans la société, les prises de position se multiplient. Ce mercredi, une pétition rassemblant 28 000 signatures et 112 associations atterrissait sur le bureau du secrétaire d'État demandant aux responsables politiques de dépasser leurs différences pour se réunir autour d'une Conférence interministérielle. Les recteurs des universités francophones du pays signaient un communiqué commun dans lequel ils appelaient les autorités à user de tous les moyens légaux pour trouver une solution.
Dans le monde judiciaire aussi, la situation inquiète. Avocats.be, l'ordre des barreaux francophones et germanophone de Belgique, appelait à assouplir la notion de circonstances exceptionnelles. "L'Office des étrangers a actuellement une vision assez restrictive de ces circonstances exceptionnelles, développe Me Xavier Van Gils, président de l'Ordre. Ne devrait-on pas ouvrir ces circonstances à la crise sanitaire du Covid ? Cela permettrait aux candidats d'introduire un nouveau dossier pour motif humanitaire, tout en laissant à l'administration le soin d'examiner chaque dossier", continue l'avocat, pour qui l'adoption d'une circulaire ministérielle à ce propos constitue une solution, sans toucher à la loi. "Soyons pragmatiques. Va-t-on attendre que des gens meurent pour réagir ?"