Fracture numérique: "Une meilleure éducation digitale devient urgente"
Cet article s'inscrit dans le dossier "Covid-19, et maintenant ?", consacré cette fois à la fracture numérique. La Libre Belgique réalise une série d'articles sur les leçons à tirer de cette crise sanitaire.

- Publié le 18-07-2020 à 07h00
- Mis à jour le 18-07-2020 à 12h32

Il est presque midi, mais Benoît ne veut pas terminer son activité sans avoir fait participer l'ensemble du groupe.
"Si vous recevez un e-mail, un message électronique, d'une personne que vous connaissez et qui vous demande, en urgence, de lui envoyer des sous pour l'aider à quitter un pays étranger où elle est bloquée, que devez-vous faire ? Surtout ne répondez pas, et surtout, n'envoyez pas la moindre pièce ! Je ne vous demande pas d'être radins, mais d'être vigilant car cette personne est victime de hacking, de piratage. Elle n'a donc rien demandé, mais si vous répondez, vous serez victime d'une escroquerie et ça peut vous coûter cher", explique le formateur sous le regard attentif des participants, une dizaine d'adultes venus suivre une initiation au monde de l'informatique dans les locaux de l'Arc (Actions et recherches culturelles). Parmi les objectifs de cette association d'éducation permanente, la lutte contre la fracture numérique à travers l'organisation et la promotion d'activités et d'animations à destination de différents publics défavorisés touchés par le phénomène.
Former, soutenir, écouter
L'activité a lieu au premier étage du bâtiment, où l'ASBL a fait emménager un espace public numérique (EPN) plus grand lors du déconfinement. Si la nécessité de ce type de lieux ne faisait aucun doute avant le Covid, Adrien Godefroid, animateur-formateur chargé des activités numériques à l'Arc, estime que le confinement a eu un effet catalyseur sur les demandes du public, qui ne cesse de croître jour après jour. "Si les demandeurs d'emploi sont parmi les premiers bénéficiaires, la crise sanitaire a permis de mettre en avant que le public touché par la fracture numérique n'est pas nécessairement fait que de personnes sans emploi. Certes, les chercheurs d'emploi devaient continuer leurs démarches, mais il y a aussi des personnes qui devaient joindre leur mutuelle pour l'une ou l'autre attestation, leur CPAS ou, simplement, l'école de leur enfant. Cela fait un paquet de monde qui a vu tout contact devenir exclusivement digitalisé du jour au lendemain. À présent, nous devons à la fois former ces personnes pour plus d'autonomie, mais aussi aider à répondre pour les démarches urgentes", explique Adrien, joint dans ces propos par Lauriane Paulhiac, coordinatrice au réseau Caban-Dibac ( Collectif des acteurs bruxellois de l'accessibilité numérique).
Plus de soutien des pouvoirs publics
Tout comme Adrien, Lauriane estime que les EPN sont fondamentaux pour faciliter l'accès au numérique et permettre une utilisation optimale des technologies. "La digitalisation va beaucoup trop vite pour un public qui n'est pas outillé correctement pour évoluer aisément dans notre société. Les gens ne savent parfois même pas que des associations mettent à disposition du matériel et des formateurs pour lutter contre le phénomène. Les pouvoirs publics devraient (s')investir davantage pour que les moyens soient à la hauteur des demandes qui ne cessent d'augmenter et pour que les EPN soient plus visibles, cela devient primordial", explique la jeune femme.
S'il y a une leçon à retenir de cette crise sanitaire ? "C 'est que le numérique est partout et fait partie de notre quotidien, mais il est loin d'être à la portée de tous. Une meilleure éducation numérique devient donc urgente", poursuit Lauriane Paulhiac. Adrien rappelle d'ailleurs que les activités d'aide et de formation ne sont pas limitées à ce qui est organisé entre les murs de l'Arc. "Nous faisons en sorte de répondre à toutes les demandes, raison pour laquelle nous avons mis en place une série d'ateliers. Mais nous sommes conscients que le manque de visibilité des EPN et la crainte de certaines personnes qui souffrent de la fracture numérique doivent nous pousser à également être à l'extérieur." C'est un peu sur ce principe que l'Arc a décidé d'exporter ses missions en travaillant avec d'autres associations de quartiers, avec d'autres publics . C'est ce qu'Adrien appelle "l'informaticien public". Pour en savoir plus, il nous fixe rendez-vous le lendemain, dans les locaux d'une petite association située au cœur de Bruxelles, le mythique quartier des Marolles.
"Rien ne remplacera jamais le contact humain"
Des enfants courent un peu partout, leurs parents attendent leur tour, mais Adrien est concentré. Il écoute attentivement ce que lui explique un vieil homme du quartier qui apprend à utiliser son smartphone lié au système de sécurité récemment mis en place dans son immeuble. "La technologie, c'est bien, mais j'ai dû acheter un nouveau téléphone pour rentrer chez moi. Ma vieille machine ne me permettait pas de faire tout ce que je vais faire avec ça", explique le monsieur en rappelant que la digitalisation permet d'évoluer, mais qu'elle a un coût.
Adrien, lui, continue de traiter les demandes avec attention. "Remplir sa déclaration d'impôts, mettre à jour WhatsApp pour parler à ses proches, télécharger l'application bancaire. Des petites choses anodines pour nous, mais sans commune mesure pour une partie de la population coupée de la société." Mais il insiste sur un point : "Le numérique prend plus de place, mais rien ne remplacera jamais le contact humain. D'ailleurs, un EPN, c'est aussi un lieu de sociabilité, ce qui est vital pour réduire la fracture numérique et lutter contre les peurs liées à l'informatique, et elles sont encore nombreuses", conclut Adrien, qui en profite pour avaler un café, avant de reprendre ses activités.