"Les expatriés peuvent passer 20 ans à Bruxelles et ne connaître aucun Belge"

- Publié le 05-10-2019 à 11h43
- Mis à jour le 06-10-2019 à 23h23

Arrivé à Bruxelles en 2008 pour poursuivre ses études de journalisme, Jérémy Audouard n'a plus quitté la capitale belge. Ce Français de 35 ans travaille aujourd'hui en tant qu'indépendant pour la RTBF, pour l'émission Quotidien (TMC), mais aussi pour les agences de presse AFP et AP. Surpris de constater que "les Belges se tournent le dos entre eux", Jérémy Audouard a souhaité mieux comprendre qui ils sont et "percevoir comment se construit la mémoire collective d'un jeune pays dont les tiraillements menacent jusqu'à sa propre existence". Il en ressort le livre "Les Belges. Lignes de vie d'un peuple" (Ateliers Henry Dougier). Interview.
A qui votre ouvrage est-il destiné ?
A tous les lecteurs francophones un peu curieux, qui s'intéressent au monde qui les entoure. Ce n'est pas un livre de spécialiste pour les spécialistes. J'ai interrogé des gens aux points du vue qui m'intéressent, parfois iconoclastes. Je ne cherchais pas à produire un nouvel ouvrage bienveillant, où l'on parle de gaufres, de frites ou de bières.
Certains intervenants sont modérés, d'autres beaucoup plus extravagants, quitte à donner une image caricaturale du pays (comme le journaliste Jean Quatremer ou le président du Rassemblement Wallonie-France)...
Je les ai choisis au regard de ce que j'ai ressenti en arrivant en Belgique. Le pays est en proie à de nombreuses divisions, de nombreux problèmes qui se posent aux gens. Quatremer dit que Bruxelles est une ville salle, bordélique. Mais j'entends plein d'autres gens s'en plaindre aussi. Il a donc le mérite de dire ce que beaucoup de gens ressentent. Le mouvement rattachiste est plus anecdotique, mais je trouvais que cela faisait un contrepoint plus intéressant au développement de la N-VA et du Vlaams Belang en Flandre.

Vous résidez en Belgique depuis 12 ans. Ressentez-vous la fracture communautaire entre Flamands et francophones ?
Absolument ! Quand je suis arrivé à Bruxelles, je m'attendais à regarder des journaux télévisés bilingues. Je suis tombé de haut en découvrant que francophones et Flamands avaient chacun leurs médias. La division avec les expatriés européens m'a aussi fort marqué. Ils vivent complètement dans leur bulle. Ils peuvent passer 20 ans ici et ne connaître aucun Belge. La Belgique leur sert de décor, mais ils n'entrent pas en interaction avec les locaux. Beaucoup ne font pas l'effort de s'intégrer dans le paysage.
Vous estimez que cette situation est propre à Bruxelles ?
Bruxelles est l'une des villes les plus cosmopolites au monde. Au niveau administratif, je suis donc étonné que des personnes aux guichets ne soient pas capables de parler plusieurs langues, notamment l'anglais. Cette méconnaissance des langues gomme la reconnaissance des Européens vivant à Bruxelles. En même temps, la Belgique est un pays très accueillant... Je trouve que le vivre-ensemble à Bruxelles se porte plutôt bien.
Dans votre essai, le scénariste et dramaturge Ismaël Saidi estime que Bruxelles est une juxtaposition de ghettos, "où personne ne se mélange".
Les gens se regroupent dans les quartiers selon leurs origines, selon leurs communautés. Force est de constater que je suis ici depuis 12 ans et que je fréquente plus de Français que de Belges. Mais dire que ce sont des ghettos, c'est un petit peu fort...

Qu'est-ce qui vous agace à Bruxelles ?
La pollution. On y respire mal. Dès qu'on prend son vélo, on se prend les gaz d'échappement de toutes les voitures de société.
Qu'appréciez-vous particulièrement dans votre vie bruxelloise ?
J'aime qu'on soit une bulle mondiale, composée de nombreux édifices remarquables. On se sent au centre du monde ici, c'est assez agréable. Les Bruxellois sont aussi très portés sur les micro-initiatives : circuits-courts, agriculture biologique... L'esprit est assez ouvert, agréable.
Vous ressentez que "souvent les Belges n'aiment pas les Français", comme le prétend le philosophe et écrivain Edgar Kosma ?
Tous les jours, en Belgique, on te fait remarquer que tu as un accent. Les Belges aiment souligner nos origines françaises. C'est un peu pénible après 12 ans...
Edgar Kosma trouve que les Français savent s'exprimer, contrairement aux Belges qui manquent de rhétorique. Vous partagez ce constat ?
Le principal, c'est de communiquer, peu importe que ce soit bien fait ou non. Ce que je trouve formidable, c'est le bilinguisme des gens, même s'il se perd d'après certains. Quand j'entends des personnes passer du français au néerlandais puis à l'anglais, voire à l'arabe, je me dis que les Français devraient prendre exemple sur cette ouverture d'esprit.
En France, êtes-vous beaucoup questionné sur la Belgique ?
Tout d'abord, on m'appelle "le Belge". J'entends encore des choses un peu lourdes, comme "ça va, une fois ?". Ou alors on me demande si nous avons enfin un gouvernement. Malheureusement, depuis le moins de mai, je suis contraint de dire qu'il n'est toujours pas formé... (rires)
Quel est le Belge qui vous impressionne le plus ?
J'ai adoré ma rencontre avec l'écrivain In Koli Jean Bofane, qui est un amoureux de la langue française. Il a grandi en RDC puis est arrivé en Belgique, où il a eu énormément de difficultés pour obtenir ses papiers. C'est l'incarnation de nombreux Belges d'aujourd'hui, multiculturels : il est Belge et autre chose. D'après lui, les Congolais connaissent tout de nous, Belges et Français : la littérature, les hommes politiques, la situation du pays... Alors que nous, nous ne connaissons rien des Congolais.
L'humoriste Alex Vizorek signale dans votre livre que, dans leur éducation, on rappelle aux Français qu'ils vivent dans le plus beau pays, qu'ils ont l'une des plus grandes cultures, les plus grands hommes qui ont dominé le monde... Vous confirmez ?
A l'école, on ne nous dit pas "vous êtes les héritiers d'une grande tradition". Mais le pays a pesé dans l'Histoire et a connu des grands hommes, comme Napoléon ou le général de Gaulle. On vit donc avec ça, mais sans s'en rendre compte. Les Belges, eux, se disent plutôt "notre pays a été conçu de toutes pièces pour créer un Etat tampon". Ils se sentent presque des imposteurs. Mais ils ont tort parce que le pays a bientôt 200 ans et a derrière lui une grande Histoire. L'un des futurs grands hommes mondiaux est peut-être un Belge : Michaël Gillon, qui est l'astronome le plus doué de notre époque. Il travaille sur le futur de l'humanité. Or, quand il marche dans la rue, personne ne le reconnaît. Une telle personnalité devrait être beaucoup plus mise en avant...
