Entre décorum communiste, carnaval des Blancs-Moussis et opportunités de business : voici les coulisses d'une mission royale au Vietnam
Le roi Philippe et une délégation de 120 personnes se sont rendus durant 4 jours au Vietnam pour une visite d'État.

- Publié le 06-04-2025 à 12h14
- Mis à jour le 06-04-2025 à 14h25
Didier Malherbe, le président du conseil d'administration de l'Agence belge pour le commerce extérieur, semblait satisfait, vendredi, dans l'avion de la compagnie de charter portugaise Hifly qui ramenait le roi Philippe et sa délégation en Belgique, après une visite d'État de quatre jours au Vietnam.
Cette mission, la première depuis l'installation du gouvernement De Wever, aurait pu ne jamais voir le jour, ou du moins, pas sous cette forme. Les partenaires de la majorité Arizona (N-VA, MR, Engagés, CD & V, Vooruit), jusque dans les derniers tours des négociations, avaient envisagé la suppression de cette Agence du commerce extérieur, qui centralise l'organisation de visites royales et princières.
Dans la logique du Premier ministre Bart De Wever, cette suppression devait constituer un trophée communautaire pour son parti, la N-VA. Seules les agences régionales (Awex, Hub. brussels et IF) auraient subsisté et auraient dû organiser les missions économiques et visites d'État à tour de rôle.
L'Agence a finalement été sauvée in extremis, notamment grâce à l'intervention de Maxime Prévot, ex-président des Engagés). "Plusieurs sociétés, comme Besix, sont intervenues en notre faveur auprès des négociateurs, raconte Didier Malherbe. La Flandre réalise 80 % des exportations belges. Elle a donc tout intérêt à utiliser un outil dont ils sont les principaux bénéficiaires. Et les agences régionales ne disposent pas des structures et du personnel nécessaires pour organiser de tels évènements, seulement une fois tous les trois ans. Ils l'ont eux-mêmes fait savoir." Didier Malherbe espère être parvenu à convaincre la N-VA de l'utilité de ces missions et de son agence. "Lors de la mission économique en Inde, au mois de mars, un gros contrat d'armement a basculé dans l'escarcelle belge grâce à la mission princière. Je pense que Theo Francken (N-VA), qui est ministre de la Défense et du Commerce extérieur, a été impressionné par l'apport que peut avoir la famille royale dans ce type de mission."
Pascale Delcomminette et les Blancs-Moussis
La Visite d'État, qui a toujours comme point de départ une invitation adressée au Roi des Belges, constitue le niveau plus élevé dans la hiérarchie des missions diplomatiques. Les membres de la délégation y sont triés sur le volet. Cent vingt personnes avaient pris le départ depuis Bruxelles, il y a huit jours : une trentaine de chefs d'entreprise, les membres du Palais royal, des représentants du monde académique, la presse, les agences du commerce extérieur…
Pascale Delcomminette, la directrice générale de l'Awex (Agence wallonne à l'exportation et aux investissements étrangers), n'était pas montée à bord de l'avion de la délégation. Elle avait décalé son départ afin de pouvoir être intronisée, ce dimanche-là, à la Chevalerie des Blancs-Moussis. Cela en faisait la première femme, avec l'ambassadrice d'Italie, à recevoir cet honneur.
"Si j'ai décidé d'honorer cet engagement, c'est tout d'abord parce que le programme officiel de la visite d'État ne démarrait que le mardi, explique Pascale Delcomminette. L'intronisation d'une femme, dans la confrérie d'honneur des Blancs-Moussis, en marge du carnaval de Stavelot, n'est pas une anecdote folklorique : elle représente un geste symbolique fort. Pour la première fois, deux femmes ont été admises dans ce cercle historiquement et uniquement masculin."
La patronne de l'Awex a ensuite rejoint la délégation à Hanoï par ses propres moyens. "En ce qui concerne les déplacements pour rejoindre la mission au Vietnam, j'ai pris en charge personnellement les frais du vol aller et j'ai effectué le retour dans le vol gouvernemental, dit-elle. La réservation pour une mission professionnelle se fait toujours par l'Awex (ou Wallonie-Bruxelles International) et ensuite, s'il échet, l'agent rembourse le montant. Ce que j'ai fait."
Encore mieux que le président Macron
Ces visites royales offrent aux entreprises des opportunités inattendues. Lors d'une réunion préparatoire et protocolaire entre, d'une part, les sociétés belges Ecosteryl et IBA, venues vendre des machines à recycler les déchets hospitaliers, et, d'autre part, des représentants du secteur hospitalier vietnamien, tous les espoirs ont été dépassés. "La réunion a complètement 'switché'. Les Vietnamiens nous ont demandé combien de temps il nous fallait pour installer les machines. Adrien Dolimont (ministre-Président wallon, MR) a bien saisi la balle au bond. À la fin, c'est à la limite s'ils ne voulaient pas signer les contrats dans la minute", raconte un membre de la délégation.
Le roi Philippe et la reine Mathilde ont, pour leur part, multiplié les rencontres avec les hauts dirigeants et dignitaires du parti communiste vietnamien. Le passage est obligé : aucun projet d'ampleur, au Vietnam, ne se réalise sans l'aval des dirigeants communistes.
"Il faut comprendre que la présence d'un membre de la famille royale dans une délégation, et à plus forte raison du Roi, offre à la Belgique une haute valeur ajoutée, en particulier dans des monarchies, mais aussi dans certains pays d'Asie, comme la Chine ou le Vietnam, et d'Afrique, souligne Didier Malherbe, de l'Agence pour le commerce extérieur. Le Roi, dans un pays comme le Vietnam, bénéficie d'un niveau protocolaire presque plus haut que le président français Emmanuel Macron, car la France est une République. Un ministre-Président flamand ou wallon qui se rend sans le Roi au Vietnam n'aurait jamais été reçu par le Président. Les entreprises qui nous accompagnent sont ravies de bénéficier de ces accès. Dans des secteurs comme la défense, l'énergie, l'eau, pour des sociétés comme John Cockerill ou IBA, la présence d'une délégation officielle est quasiment indispensable pour obtenir des contrats. C'est nécessaire pour être introduits auprès des autorités locales."
La rigidité protocolaire communiste
Le roi Philippe a été accueilli en grande pompe à l'occasion de cette visite d'État pour laquelle tout le décorum communiste avait été mis en place : enfants qui agitent des drapeaux, fanfares jouant la Brabançonne, marches militaires, etc.

Ce faste protocolaire n'a pas que des avantages. Il a pu créer ponctuellement des tensions et prises de bec entre les membres du Palais royal et les officiels vietnamiens. Par exemple, lorsque la sécurité vietnamienne, peu au fait des habitudes belges, a évacué sans ménagement la presse belge de la salle centrale du Palais présidentiel, en pleine prise de parole introductive du roi Philippe.
Les cabinets ministériels ont aussi été sensibilisés par la Sûreté de l'État aux dangers de voir leurs communications par téléphones et leurs données enregistrées sur les ordinateurs être captées par les autorités vietnamiennes, mais aussi par la Chine voisine. Des précautions ont donc été prises, comme éviter d'utiliser les Wifi dans l'hôtel de la délégation, ou disposer d'appareils sécurisés.
Le zèle très bureaucratique des autorités vietnamiennes a donné lieu à des scènes kafkaïennes. Voyez par exemple ce badge vous permettant de franchir un barrage de sécurité, qui peut, quelques mètres plus loin, vous bloquer l'accès à l'étape suivante pour un obscur numéro manquant ou à cause d'un policier trop vétilleux. C'est ainsi qu'une journaliste a été empêchée sans raison apparente d'assister à l'hommage du Roi lors de la visite du mausolée d'Ho Chi Minh.
Elisabeth Degryse bloquée à l'entrée du meeting avec le Roi
La ministre-Présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Elisabeth Degryse (Les Engagés), a eu la même mésaventure, mais à cause… d'un représentant du Palais royal qui ne l'avait pas reconnue. Elle est ainsi arrivée en retard à un débriefing informel du roi Philippe avec une partie de la délégation.
Par ailleurs, des opportunités, toutes théoriques, n'ont pas été saisies. Rudi Vervoort (PS), le ministre-Président bruxellois en affaires courantes, n'a pas semblé désireux de tenter de nouer un dialogue de fond avec Cieltje Van Achter, ministre flamande et cheffe de file de la N-VA à Bruxelles, dans le cadre de la formation du futur gouvernement bruxellois.
Rudi Vervoort, qui s'est montré relativement fuyant lorsque la presse l'a interrogé sur le blocage dans la capitale, a bien fait comprendre qu'il n'avait guère de mandat pour s'occuper des négociations bruxelloises. Peut-être aura-t-il une nouvelle occasion, dans trois mois, lors de la prochaine visite d'État au Chili ?