Fouad Ahidar : "Qu'on me montre une mosquée où j'aurais fait campagne, et je démissionne demain"
Le parlementaire bruxellois Fouad Ahidar, vainqueur surprise des élections du 9 juin à Bruxelles avec sa liste Team Fouad Ahidar, se défend de tout communautarisme musulman. Et entend poursuivre sa marche victorieuse en vue des communales.

- Publié le 21-06-2024 à 06h31
- Mis à jour le 21-06-2024 à 09h55

Il se lève, mime son propos, marche, furieux des accusations proférées à son encontre. "Islamiste ? Moi islamiste ? Vous avez vu le mot charia dans mon programme ?" Se rassied, chipote au compteur de son vélo électrique, décroche son téléphone. Une deuxième fois. "Désolé, c'est Groen, pour les négociations gouvernementales." Se relève, passes au "tu", revient au "vous", enlève sa veste.
Fouad Ahidar carbure à mille volts. Invité surprise de la soirée électorale du 9 juin avec trois élus à Bruxelles et un en Flandre pour sa liste Team Fouad Ahidar, il pourrait faire basculer une potentielle majorité dans la capitale alors qu'il a lancé son parti en février, suite à son divorce avec Vooruit (à propos de la question de l'abattage rituel). Depuis, beaucoup l'accusent de communautarisme, voire de vouloir imposer la charia (comme le libéral Guy Vanhengel avant de faire marche arrière dans La Libre). Parlementaire depuis 2004 et président de la Commission communautaire flamande (VGC), Fouad Ahidar se défend et se confie sur les ressorts de sa victoire électorale que personne n'avait envisagée.
Comment expliquez-vous votre succès ? De quoi est-il le nom ?
D'abord, vous savez que je fais de la politique depuis vingt ans et que j'ai donc construit un réseau important. Ensuite, j'ai gardé le même numéro depuis 22 ans. Et tout le monde l'a, il était affiché partout, les gens pouvaient m'appeler, m'envoyer des messages. J'en recevais des milliers, je leur répondais, j'enregistrais des numéros. C'était la folie. WhatsApp a été un outil formidable pour cela. J'ai créé 60 groupes de 256 personnes. J'y transmettais mon programme, des vidéos, qui étaient ensuite partagées par mes contacts. Nous n'étions quasiment pas invités dans les médias, nous avions peu d'espaces d'affichage, pas d'argent, mais nous avons pu battre des mastodontes avec beaucoup de débrouille et d'engagement. Quand ils me voyaient, les gens disaient : "Regarde, c'est Fouad. Il a un nouveau parti, il ne dépend plus de personne." Car j'étais dans un parti (Vooruit) où il y avait à chaque fois un problème. Il y a cinq ans, c'était la polémique entre Uber, les taximen et le ministre Pascal Smet. Et j'avais donc les taximen contre moi. Ce n'était plus le cas cette fois.
Votre nom est presque devenu une marque, au point de le choisir pour nommer votre parti en février dernier…
C'est un ami, qui travaille dans la communication qui m'a dit : "Écoute Fouad, tu as cinq mois pour faire connaître ton nouveau parti. Profite de ton nom qui suscite déjà beaucoup d'intérêt."
Mais comment votre nom est-il devenu si connu ?
J'ai 50 ans quand même. Je ne suis pas nul, je passe sur les réseaux sociaux. Je me suis battu sur des dossiers très lourds, comme la norme Euro 5 pour les voitures à Bruxelles, le harcèlement scolaire, la sécurité, l'accès au logement, la propreté, l'enseignement… Ce sont des dossiers qui touchent le quotidien. Les gens l'ont retenu et ils ont vu en plus que, sur la religion, on n'avait pas de problème avec le fait de croire ou de ne pas croire. Cela a joué. Puis, je connais beaucoup de monde vous savez : j'ai toujours œuvré dans les quartiers, j'ai été responsable d'une maison de jeunes, j'ai travaillé pendant neuf ans sur les marchés. Le matin, je vais à la mosquée pour prier, puis je me rends dans différents cafés pour prendre mon petit-déjeuner, je vais au Parlement, j'ai une permanence sociale, j'ai une grande famille – on est huit frères et sœurs –, j'ai cinq enfants qui ont aussi leur réseau…
Les socialistes ont regretté que vous ayez mené une campagne très agressive contre eux. Pourquoi vous en être pris à la gauche ?
Franchement, je n'ai parlé ni du PS, ni d'aucun autre parti. On dit que j'ai partagé des fake news, mais lesquelles ? Certains de nos soutiens ont pu partager des choses, c'est possible, mais moi je n'ai rien fait, rien organisé. Je vous le jure… enfin… "parole de scout". Je n'ose plus jurer, sinon on va encore dire que j'évoque Dieu et que je suis un dangereux religieux.
La question religieuse fut fort présente lors de votre campagne.
Non, les questions du foulard ou de l'abattage rituel furent des questions parmi d'autres. Les préoccupations des gens sont celles du quotidien. Et puis, je dis toujours que je suis pour la séparation du religieux et de l'État, mais que c'est à celui-ci de se désengager des cultes. Car c'est l'État aujourd'hui qui dit si on peut porter le voile, sacrifier les bêtes, financer les lieux de cultes… Pour moi, c'est à la population de décider librement si elle veut porter un voile, une kippa, une croix ou manger halal. Quant à la question du voile dans l'administration, je répète que personne n'est neutre. La seule chose qui doit être neutre, c'est le service rendu à la population.
Les cultes doivent-ils encore être financés par l'État ?
Je suis pour que l'on adopte le système allemand où chacun choisit à quel culte ou philosophie va une partie de son impôt.
Vous avez fait campagne dans les mosquées ?
C'est ce que disent mes adversaires politiques, mais dans quelle mosquée ai-je été ? Qu'ils me montrent une mosquée, une seule où je serais rentré pour présenter mon programme et je démissionne demain. En proférant de telles accusations, ce sont les mosquées qu'ils insultent. Que j'ai discuté avec des gens qui fréquentent la mosquée comme d'autres discutent avec des catholiques pratiquants, oui. Mais je n'ai été dans aucune mosquée. Je ne comprends pas les attaques que je subis depuis dix jours, qui font de moi un méchant islamiste. Je n'ai pas fait une campagne communautariste. J'ai fait campagne auprès des Bruxelloises et Bruxellois et j'ai parlé de leurs soucis du quotidien. Regardez qui était sur ma liste, qui m'envoie des messages de soutien : certes il y a des personnes de la communauté musulmane, mais il y a des gens de toutes les origines.
Comment comprenez-vous ces attaques ?
Ce sont des attaques de mauvais perdants. Quand j'étais chez Vooruit et que j'étais un petit candidat, personne ne m'attaquait de la sorte. Et quand j'entends Guy Vanhengel (Open VLD), que je connais depuis vingt ans, affirmer que mon programme est axé sur la charia, avant de se dédire, je me dis que c'est très grave ce qu'il fait. Il met de l'huile sur le feu parce qu'il a perdu. Mes filles m'ont dit : "On parle de toi dans les journaux Papa. Mais de qui ils parlent ? On ne t'y reconnaît pas."

Une plainte est portée contre vous car vous avez comparé l'action actuelle du gouvernement israélien à Gaza à la Shoah, sur la chaîne Youtube ZinnekeTV. Vous assumez cette phrase ?
Je n'ai jamais dit le mot "Shoah". J'ai voulu dire qu'il y a des élèves qui sont devenus de mauvais maîtres, et que certains juifs ont subi des atrocités et commettent de la violence aujourd'hui. Moi-même, je suis allé à Auschwitz et ai demandé que des imams y aillent pour éviter les amalgames. Je me suis cependant excusé pour les propos que vous évoquez. J'aurais dû parler autrement puisqu'ils ont été mal compris. [NdlR : le verbatim de la vidéo est : "Les juifs sont des élèves qui sont devenus des mauvais maîtres. Ils ont subi, ils ont été persécutés, beaucoup ont été massacrés. […] Aujourd'hui, ils font pire." ]
En 2006, vous regrettiez qu'il y ait du "racisme anti-blanc" dans certains quartiers. C'est toujours le cas ?
Il y a du racisme tout court. Partout. Et il faut le condamner d'où qu'il vienne. Quand quelqu'un me dit qu'il ne trouve pas de travail parce que les "Belgo-belges sont des racistes", je lui dis : "Oh, on va se calmer. Montre-moi d'abord ton CV. Après on parlera de racisme." Moi, je suis pour le vivre-ensemble. Depuis toujours. Regardez toutes mes vidéos, mon programme, tous mes travaux parlementaires. Rien n'est secret. S'ils ne me prennent pas dans le gouvernement, ils perdront un vrai allier pour le vivre-ensemble.
Comment définissez-vous la ligne de votre parti ?
Libéral de gauche, même si cela n'existe pas (rire). Je veux aider les gens à travailler, à prendre leurs responsabilités (parce que c'est ce qu'ils souhaitent), et organiser la solidarité quand il le faut.