A Yser, le cri de colère des riverains face à l'insécurité: "Être commerçante dans le quartier, c'est très difficile en tant que femme"
Les commerçants et riverains du quartier Yser dénoncent l'insécurité croissante dans le quartier, liés aux trafics drogues et à la présence de personnes en errance. Reportage.

- Publié le 28-03-2024 à 06h32
- Mis à jour le 28-03-2024 à 06h49

Une galerie d'art voisine avec des personnes en errance, alcoolisées ou droguées de bon matin. Nous sommes à Yser, au centre de Bruxelles. Les rues sont sales, l'intérieur des immeubles, souvent cossu. Dans ce quartier, concentré des paradoxes bruxellois, la gentrification se déploie de concert avec une misère absolue.
Ici, les migrants campent sur les trottoirs chaque jour en attendant un hypothétique engagement au noir, pour la journée. Le centre Fedasil du Petit Château n'est qu'à quelques centaines de mètres. À un jet de pierre, il y a le métro Yser, rongé par les trafics de drogue.
Les riverains du quartier souffrent d'un sentiment d'insécurité croissant, mais aussi parfois, d'une insécurité bien réelle.
Quand j'interpelle le voleur, je me fais insulter, menacer... Mon frère a été agressé. La police prend parfois une heure ou deux heures avant d'arriver... Je me contente donc de récupérer ce qui a été volé... Parfois, je me sens plus gendarme que commerçante."
"Être commerçante dans ce quartier, c'est très difficile en tant que femme", pointe Nadia Lopez, gérante du Proxy Delhaize, square Sainctelette. "Dès le matin, un grand nombre de personnes stationnent dans la rue, en attendant de monter dans une voiture pour partir travailler au noir. Il y a aussi beaucoup de problèmes avec le métro Yser, car les drogués qui dorment dans la station viennent au magasin. Nous subissons beaucoup de vols. Lorsque j'interpelle le voleur, je me fais insulter, menacer… La police prend parfois une heure ou deux avant d'arriver… Je me contente donc de récupérer ce qui a été volé… Parfois, je me sens plus gendarme que commerçante."

Elle poursuit.
"Les femmes qui ont travaillé ici m'ont pour la plupart dit : je ne viens plus car c'est trop risqué. Il ne m'en reste qu'une, et elle se fait toute petite en arrivant…".
Des associations de quartiers se sont coalisées, début 2023, pour dénoncer la violence qui sévit sur les trottoirs du quartier. "L'intensité de l'insécurité n'est pas encore la même chez nous qu'à la gare du Nord ou du Midi, mais nous constatons une détérioration, surtout depuis début 2023", souligne Eric Vandenzande, président du comité de quartier Yser.

Selon lui, la tendance négative s'explique par l'afflux du crack et de l'augmentation de la pauvreté extrême dans les rues, depuis le Covid.
En juin, un toxicomane a été pris en train d'uriner dans l'entrée de mon immeuble. Un couple de gays a eu le malheur de lui faire une remarque. Ils ont été attaqués violemment, jusqu'au sang. Ça a été un déclic pour moi."
"Chaque jour, il y a sur nos trottoirs des gens qui cherchent du travail au noir. L'après-midi venue, ils consomment de l'alcool. Les trafiquants de crack arrivent. L'atmosphère sur les trottoirs se détériore. Ils commencent à se battre, à crier, à ennuyer les passants…", ajoute Eric Vandenzande, qui énumère les maux du quartier. "Dans mon immeuble, les parents n'autorisent plus leurs adolescents à prendre le métro. C'est inacceptable qu'on doive vivre dans une situation pareille ! Des gays qui marchent main dans la main, ici, ce n'est pas possible. Tout de suite on a des remarques. Une voisine qui marche avec l'aide d'une canne se fait souvent ennuyer. En juin, un toxicomane a été pris en train d'uriner dans l'entrée de mon immeuble. Un couple de gays a eu le malheur de lui faire une remarque. Ils ont été attaqués violemment, jusqu'au sang. Ça a été un déclic pour moi ".
"Les clients ont peur"
Et pourtant, le quartier a du potentiel. "Nous avons une volonté de faire quelque chose de bien ici. Mais la situation globale n'aide pas… Une galerie d'art vient de s'installer, d'autres envisagent de le faire. Mais quand les clients arrivent dans le quartier, parfois, ils font simplement demi-tour. Parce qu'ils ont peur", pointe Bernard Pollet, qui dirige une agence de communication dans le quartier Yser.
Les représentants des quartiers ont pris contact avec les autorités. Ils ont rencontré Rudi Vervoort (PS). Le Ministre-président bruxellois, lors d'une réunion, leur a présentés la stratégie régionale qui prévoit notamment la mise en place dans les différentes "zones prioritaires de déploiement" (ou "hotspots").
"C'est une bonne mesure, mais elle est insuffisante, et trop tardive. Il faut un plan global, pour toute la région, pas uniquement sur une quinzaine de zones. Un plan qui comprend de la répression, plus de police, et un volet social pour enlever les sans-abris des parcs et des métros. Donnons-leur un lit quelque part !", reprend Eric Vandenzande.
Les riverains interrogés posent un constat commun. Les patrouilles de police, qui ont été renforcées ces dernières semaines, ont amélioré la situation dans le quartier. Mais leur présence est encore jugée insuffisante.
"Nous sommes en état de guerre"
"Malheureusement, Philippe Close, bourgmestre de Bruxelles, dit ne pas avoir les moyens… Mais nous sommes en état de guerre, on doit intervenir partout, et si la violence se déplace, on doit déplacer la police aussi", pointe le chef de groupe du MR à la Ville de Bruxelles, David Weytsman, qui réclame "la présence de plus de patrouilles, mais aussi de commissariats mobiles (Koban), qui assurent une présence physique."
David Weytsman plaide également pour que "les pouvoirs publics aient le courage de faire des mises en observation forcée (Ndlr : une procédure qui impose des traitements médicaux à des personnes malades mentales) à certains toxicomanes en état d'errance."
"Pour ce qui est des mises en observation forcées, nous les pratiquons déjà", pointe la porte-parole de Philippe Close (PS), bourgmestre de Bruxelles. "Il y a chez nous une attention spécifique à la zone Yser, et à la station de métro où il y a une concentration plus accrue du sentiment d'insécurité. La situation est vraiment suivie, avec les comités de quartier. Nous avons d'ailleurs renforcé la présence policière depuis quelques semaines dans le quartier, mais la police ne peut pas être présente 24 heures/24."