"Les différends au sein de la famille libérale ne sont pas idéologiques ni personnels mais surtout liés à la stratégie de Georges-Louis Bouchez"
Le Centre de recherche et d'informations socio-politiques (Crisp) publie ce jeudi une grande étude sur les relations au sein de la famille libérale belge. Interview du politologue Benjamin Biard, auteur de cette plongée historique dans l'histoire des deux partis politiques.

- Publié le 08-12-2022 à 06h48
- Mis à jour le 08-12-2022 à 07h11

Les relations entre les libéraux francophones et les libéraux flamands se sont particulièrement détériorées ces dernières semaines. Le président de l'Open VLD, Egbert Lachaert, est allé jusqu'à comparer le style de certains élus du MR à celui du… Vlaams Belang. Depuis lors, les deux formations se sont officiellement réconciliées et veulent mieux se coordonner dans les dossiers "chauds" fédéraux. Il n'empêche que cette séquence met en lumière les relations à géométrie variable qu'entretiennent les libéraux du nord et du sud du pays.
Le Centre de recherche et d'informations socio-politiques (Crisp) publie ce jeudi un nouveau numéro de son Courrier hebdomadaire consacré à l'histoire tumultueuse de la famille libérale en Belgique. La Libre a interrogé l'auteur de cette étude, le politologue Benjamin Biard.
Par rapport à l'Open VLD, le MR est à la fois plus "social" et plus conservateur sur les thèmes socio-culturels. Juste ?
Sur le volet socio-économique, les libéraux ont fortement évolué dans le temps. Dès 1979, surtout pour les libéraux flamands, il y a eu une évolution vers la doctrine néolibérale. Les libéraux francophones ont également connu ce mouvement. Mais, à la fin des années 80, sous l'impulsion de Louis Michel, le fameux "libéralisme social" a fait son apparition. Cette ligne va perdurer jusqu'au début des années 2000. Pendant cette période, chez les libéraux flamands, une posture plus radicale sur les dossiers socio-économiques prédomine : réduire le rôle de l'État dans la société, privatiser les entreprises publiques… Sur le plan socio-culturel, les libéraux francophones sont un peu plus conservateurs. Cela tient à un contexte partisan différent. Le MR ne fait pas face à une réelle concurrence à sa droite. Pour l'Open VLD, la concurrence électorale est beaucoup plus forte. En particulier vis-à-vis de la N-VA.
L'Open VLD doit donc opter pour des positions qui le différencient de la N-VA, une formation conservatrice.
C'est un élément majeur d'explication des différences actuelles entre MR et Open VLD. Mais il n'est pas le seul. En 2003, le mariage homosexuel avait reçu un soutien plus clair des libéraux flamands, tandis que les libéraux francophones étaient plus divisés. Or, en 2003, la N-VA n'était pas encore une menace électorale pour l'Open VLD.
La présidence de Georges-Louis Bouchez a-t-elle changé l'orientation idéologique du MR?
On voit que Georges-Louis Bouchez a la volonté d'imprimer sa marque sur le plan socio-économique mais aussi sur le plan communautaire. Je pense à son côté "belgicain". L'Open VLD, au début des années 2000, se présentait encore comme "confédéraliste". Ce parti a opéré un virage en 2013, sous la présidence de Gwendolyn Rutten, en se déclarant opposé à cette option. Libéraux flamands et francophones veulent désormais refédéraliser une série de compétences. Pour le reste, Georges-Louis Bouchez veut aussi marquer les esprits sur le plan sécuritaire et migratoire, avec des positionnements qui ont pu étonner, y compris au sein du MR.
L'Open VLD, au début des années 2000, se présentait encore comme confédéraliste. Ce parti a opéré un virage en 2013, sous la présidence de Gwendolyn Rutten."
En matière institutionnelle, l'évolution de l'Open VLD est spectaculaire. En 2010, c'est Alexander De Croo qui avait fait tomber le gouvernement Leterme II sur le dossier "BHV"…
Historiquement, le virage "pro-flamand" remonte à 1992 : le PVV (Partij voor de Vrijheid) devient alors le VLD (Vlaamse Liberalen en Democraten). Mais Gwendolyn Rutten, ancienne présidente de l'Open VLD, abandonne cette ligne communautaire en 2013. Cette décision était liée à la personnalité de Rutten mais aussi aux conséquences électorales de la chute du gouvernement Leterme II : les libéraux flamands avaient obtenu aux élections anticipées un score extrêmement faible…. Ils en ont tiré les leçons. Aujourd'hui, la concurrence de la N-VA et du CD&V, très bien profilés sur la question communautaire, a également poussé l'Open VLD à prendre une autre voie pour se différencier.
Le MR a des liens avec la N-VA et le CD&V de Sammy Mahdi. Tandis que l'Open VLD n'a que le MR comme interlocuteur privilégié du côté francophone. La relation est asymétrique.
Oui. Et cela a été mal vécu par l'Open VLD. On se souviendra notamment de l'interview croisée, en 2014, entre Charles Michel et Wouter Beke. Ceux qui étaient alors présidents du MR et du CD&V avaient annoncé vouloir constituer l'axe de base pour un prochain gouvernement. Je pense aussi aux repas entre Didier Reynders et Bart De Wever, préparant un rapprochement MR/N-VA. Tout cela a contribué à un certain malaise à l'Open VLD.
En 2014, le MR sauve l'Open VLD en demandant sa présence au gouvernement fédéral. En 2019, c'est l'Open VLD qui sauve le MR dont Bart De Wever ne voulait plus… Que les libéraux francophones et flamands soient en froid ou pas, ils ont toujours besoin les uns des autres.
Au niveau fédéral, les deux partis ont la volonté de gouverner ensemble et cette tendance pourrait s'accentuer en 2024 par le lancement d'une liste commune pour la circonscription fédérale de Bruxelles. Ou encore, plus rapidement, par la création d'un groupe commun à la Chambre des représentants.
Le fait que l'Open VLD dispose du poste de Premier ministre l'oblige à avoir une position très consensuelle, tandis qu'au MR tout est permis… L'Open VLD semble hésitant, faible, et le paie dans les sondages.
Les différends au sein de la famille libérale ne sont pas idéologiques ni personnels mais surtout liés à la stratégie de Georges-Louis Bouchez. Mais ce dernier réagit à la stratégie de l'Open VLD qu'il juge trop molle. Le MR veut défendre son empreinte dans un gouvernement composé de sept formations. De 2014 à 2020, la situation était inverse. C'était le MR, avec Charles Michel puis Sophie Wilmès, qui détenait le 16, rue de la Loi. Alors, les libéraux francophones avaient moins de possibilités pour affirmer avec force leur ligne politique.
--> Benjamin Biard, "Les partis frères en Belgique : les relations entre le MR et l'Open VLD", Courrier hebdomadaire n° 2536-2537, 2022, 89 p. Plus d'info sur www.crisp.be
