Vincent Van Quickenborne : "Que des gens soient exclus de Facebook pour des propos qu'ils y ont tenus, cela me gêne. C'est à la justice d'agir"
Aux premiers jours de la cavale de Jürgen Conings, Vincent Van Quickenborne (Open VLD) redoutait un bain de sang. "On était conscients du risque. C'était lourd", raconte le ministre de la Justice. Dimanche dernier, après un mois de recherches, le corps sans vie de ce militaire armé, proche des milieux violents d'extrême droite, a finalement été retrouvé, par hasard, par des cyclistes. Les équipes de recherche n'ont pas réussi à retrouver Jürgen Conings. Est-ce un échec ? Non, pas du tout. On a engagé beaucoup de moyens, mais c'était nécessaire en raison (...)
- Publié le 25-06-2021 à 20h41
- Mis à jour le 26-06-2021 à 07h02

Aux premiers jours de la cavale de Jürgen Conings, Vincent Van Quickenborne (Open VLD) redoutait un bain de sang. "On était conscients du risque. C'était lourd", raconte le ministre de la Justice. Dimanche dernier, après un mois de recherches, le corps sans vie de ce militaire armé, proche des milieux violents d'extrême droite, a finalement été retrouvé, par hasard, par des cyclistes.
Les équipes de recherche n'ont pas réussi à retrouver Jürgen Conings. Est-ce un échec ?
Non, pas du tout. On a engagé beaucoup de moyens, mais c'était nécessaire en raison du danger que représentait Jürgen Conings. Il avait volé des armes de guerre, il menaçait des personnes, il avait piégé sa voiture… Les services ont fait de l'excellent travail. Ils ne l'ont pas trouvé, mais ils ont toujours cherché aux alentours, dans des conditions difficiles, sur une zone représentant 24 000 terrains de foot, et le corps n'était qu'à 150 mètres en dehors de la zone de recherche. On avait beaucoup d'informations, on connaissait son profil, mais quand une personne n'a plus de GSM, elle est coupée du monde. Ça devient très difficile de la retrouver.
L'enquête interne à la Défense a montré que l'Ocam (l'Organe pour l'analyse de la menace) avait prévenu le SGRS (le renseignement militaire) que Jürgen Conings était fiché à un niveau 3 sur 4 de la menace. Le SGRS n'a manifestement pas traité cette information comme il l'aurait dû. Que faut-il faire pour que ce type d'information reçoive l'attention qu'elle mérite ?
Il est un peu tôt pour tirer des conclusions. On attend encore les résultats de la seconde enquête, celle du Comité R (l'organe de contrôle des services de renseignement), fin juin. Cela dit, l'Ocam travaille déjà avec un système d'alerte lorsqu'un individu apparaît dans sa base de données. J'entendais Theo Francken (député N-VA) dire qu'il faut prévoir un système d'alerte. Mais cela existe ! Certains s'expriment malgré leur manque de connaissances… Mon sentiment, c'est qu'au niveau de l'Ocam et de la Sûreté de l'État, il y a eu une bonne collecte d'informations, une bonne transparence, une bonne coopération. On sait quelles sont les personnes à très haut risque dans notre pays. On parle de plus de 700 individus.
Aurait-on pu prévenir une situation comme celle de Jürgen Conings ?
C'est exactement le but de la liste Ocam. On ne parle pas seulement de répression, mais aussi de suivi. Ces personnes sont suivies sur les réseaux sociaux, dans leurs contacts, les autorités locales sont informées, etc. Il existe toute une série d'outils. Par exemple, un agent pénitentiaire était apparu sur la liste en août 2020. Après quelques jours, il n'avait plus accès à la prison. C'est quand même malheureux que la Défense n'ait pas pris les mesures adéquates pour stabiliser la situation de Jürgen Conings.
Cet épisode a déstabilisé le gouvernement, non ?
On a eu, c'est vrai, des problèmes au sein de la Défense. Mais j'ai vu une grande solidarité avec Ludivine Dedonder (ministre de la Défense). Certains au Parlement ont parlé de démission, mais jamais au sein du gouvernement. On était tous derrière elle. Ce que l'enquête interne a montré, ce sont des échecs de la Défense qui datent de longtemps. Peut-être qu'un restart du SGRS sera nécessaire.
On a beaucoup parlé du radicalisme d'extrême droite ces derniers temps, moins du radicalisme djihadiste. Quelle est la situation à cet égard en Belgique ?
Sur la liste de l'Ocam, il y a environ 50 personnes fichées pour l'extrémisme de droite, mais plus de 600 pour le djihadisme… La plupart de ces personnes-là sont liées aux événements syriens de ces dernières années. Un peu plus de 200 sont encore en Syrie, sans que l'on sache si elles sont vivantes ou pas. Les autres sont en Belgique, souvent de retour de Syrie. Ces gens sont suivis, certains ont été condamnés. Il faut rester très vigilants, ne pas sous-estimer le danger potentiel qu'ils représentent.
Un débat périphérique est celui de la neutralité ou de la laïcité de l'État. Faut-il l'inscrire dans la Constitution ?
Ceux qui veulent cela regardent souvent la France, qui est un État complètement différent du nôtre. La laïcité en France est très stricte. En Belgique, on a une autre histoire. Ce qui compte, c'est de savoir comment garantir la neutralité des fonctionnaires. Dans le cadre de l'État fédéral, on se réfère au statut Camu. L'article 8 (de l'arrêté royal du 2 octobre 1937) dit que le fonctionnaire en contact avec le public doit se présenter de manière neutre. Cela me semble équilibré. J'y ajouterais aussi tous ceux qui exercent des fonctions d'autorité. Pour le reste, je pense qu'il faut laisser de la liberté aux fonctionnaires (la liberté de porter des signes convictionnels, NdlR).
Le MR a une vision plus tranchée de la neutralité : aucun signe convictionnel pour les fonctionnaires.
Je constate que, par le passé, le MR n'était pas aussi strict. Cela a changé avec le nouveau président (Georges-Louis Bouchez). C'est son droit. Mais s'il veut changer la réglementation, il faut trouver une majorité. En Belgique, c'est le pragmatisme qui règne. Et je constate, notamment au fédéral, qu'on ne va jamais trouver une majorité pour changer le statut Camu, ni dans un sens, ni dans l'autre.

"J'entends la critique, mais je ne change pas ma ligne de conduite : nous allons dépénaliser la prostitution"
Jürgen Conings est mort, mais ses partisans sont nombreux et tiennent parfois des propos qui frôlent l'illégalité. Comment la justice peut-elle agir sans empiéter sur la liberté d'expression ?
C'est une question qui dépasse bien souvent le cadre de la justice. Généralement, quand la justice doit intervenir, il est déjà trop tard. L'idéal, c'est d'agir en amont. Pour ma part, je souhaite modifier l'article 150 de la Constitution et permettre que les propos haineux comme les propos homophobes ne soient plus considérés comme des délits de presse, mais qu'ils puissent être poursuivis et jugés. Les délits de presse nécessitent une cour d'assises, sauf que, dans les faits, il n'y a pas de poursuites et donc une forme d'impunité. Je veux que cela change et pour cela, et réformer l'article 150 est une piste. Mais il faut une majorité des deux tiers à la Chambre (que la majorité gouvernementale n'atteint pas, NdlR).
Certains partisans de Conings ont été exclus de Facebook et se sont retrouvés sur d'autres réseaux pour échanger librement. La justice ne peut rien faire ?
Nous constatons effectivement qu'il y a pas mal d'individus de toutes sortes d'obédiences qui profitent de la crise sanitaire pour s'exprimer dangereusement sur les médias sociaux. Les loups solitaires y trouvent un public, et cela pousse parfois au passage à l'acte. Cela nous interpelle. Nous restons vigilants. Ce n'est pas pour rien que des agents de la Sûreté de l'État sont davantage présents sur Internet pour traquer la menace. Par contre, que des gens soient exclus de Facebook pour des propos qu'ils y ont tenus, cela me gêne. Selon moi, c'est à la justice d'agir.
À côté de cela, vous continuez à travailler à la réforme du Code pénal. Où en êtes-vous ?
Les travaux concernent tous nos Codes, comme le Code civil. Mais le plus grand chantier concerne en effet le Code pénal. J'ai demandé à mon prédécesseur, Koen Geens (CD&V), de poursuivre le travail qu'il a mené. Certains pourraient trouver étrange qu'un ministre demande à un député d'y travailler, mais il faut avoir du respect pour ce qui a été entrepris par Koen Geens. Des experts avaient aussi été sollicités, certains avaient claqué la porte, mais nous avons renoué le dialogue, par exemple avec le Pr Damien Vandermeersch que je respecte. Nous espérons proposer des choses d'ici la fin de l'année.
Dans vos réformes, vous prônez notamment une décriminalisation de la prostitution. L'idée plaît à certains, mais il y a aussi des critiques très virulentes.
Je veux souligner que toute la réflexion autour de ce sujet a été menée avec des associations de terrain qui travaillent avec des prostituées comme Violett et Utsopi. La démarche a été très appréciée. J'entends les critiques, mais n'oublions pas que la réflexion est toujours en cours, que le travail n'est pas terminé. D'ailleurs, je ne travaille pas seul avec les associations, mais aussi avec le cabinet de la secrétaire d'État à l'Égalité des Chances, Sarah Schlitz (Écolo). Rien n'est figé, mais je ne change pas ma ligne de conduite sur un point : nous allons dépénaliser la prostitution. Et je ne veux pas que cela traîne car chaque mois qui passe est un mois de perdu pour ces travailleuses qui ont besoin d'un cadre.
Depuis votre arrivée au ministère de la Justice, votre plus gros dossier a sans doute été l'opération Sky ECC. Y a-t-il des suites ?
Sky ECC, c'est probablement la meilleure publicité que l'on pouvait faire du travail mené par la justice pour démontrer les effets bénéfiques d'une opération d'envergure. Cela a permis de mettre la main sur des personnes importantes du grand banditisme. Mais ce n'est pas terminé. Dans le cadre de cette opération, les Pays-Bas ont signé, il y a quelques jours, un accord d'extradition avec les Émirats arabes unis où se trouvent des personnes importantes et dans le viseur de la justice. Je vais demander que la Belgique puisse aussi avoir un accord d'extradition avec ce pays qui nous intéresse notamment en ce qui concerne la criminalité liée aux stupéfiants.
Justement, quelle est votre position concernant l'usage des stupéfiants ? Plutôt favorable à une dépénalisation ?
La dépénalisation des drogues n'est pas inscrite dans l'accord de gouvernement, il n'y a donc pas de débat en la matière. Personnellement, je veux distinguer les usagers des trafiquants de drogue. Il est vrai que je prône une politique plus ferme, mais je veux aussi une politique plus humaine. On répète souvent que je suis un ministre favorable aux peines. Oui, mais je ne veux pas envoyer systématiquement les gens en prison. Les peines alternatives, c'est aussi une solution. Il n'y a aucun intérêt à envoyer en prison un consommateur, c'est un traitement qu'il faut. Mais l'usage qui mène à la délinquance, lui, doit être réprimé, et les peines doivent être plus fortes encore pour les trafiquants. Sky ECC a permis d'en identifier.