"On se demande parfois pourquoi on a encore une classe politique belge francophone, Macron pourrait simplement envoyer un représentant pour négocier avec les Flamands"
Selon Dave Sinardet, le comportement des partis francophones au sein de la Vivaldi met en danger la survie de ce gouvernement."Tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent."

- Publié le 26-12-2020 à 11h43
- Mis à jour le 26-12-2020 à 23h14

Une crise sanitaire sans précédent, des négociations à couteaux tirés, les débuts du gouverment De Croo... L'année 2020 aura été dense pour le monde politique. Mais si certains décideurs ont marqué les esprits durant ces mois compliqués, d'autres ont fait l'objet de vives critiques. Quelles personnalités politiques se sont démarquées positivement ? Que faut-il penser des débuts de la Vivaldi ? Quels défis attendent le nouvel exécutif en 2021 ? Dans le cadre de l'Invité du Samedi, LaLibre.be dresse le bilan de l'année 2020 avec Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l'Université Saint Louis à Bruxelles.
Que retenez-vous, d'un point de vue politique, de cette année si particulière ?
J'ai dû constater qu'à un moment j'ai perdu mon intérêt pour la chose politique, enfin pour la politique politicienne. En mai, quand les négociations pour la formation d'un gouvernement fédéral ont recommencé, j'avais des difficultés à encore me motiver pour suivre et commenter les énièmes déclarations quotidiennes, émanant de toutes parts. Parce que l'analyse de fond demeurait malheureusement toujours la même. On était un an après les élections et les tentatives de formation de gouvernement restaient bloquées par des stratégies électorales, émanant d'intérêts partisans. On a toujours connu de la procrastination dans la politique belge, mais ici on a atteint un niveau vraiment destructif.
Ces longs mois de négociations ont-ils impacté durablement la vision qu'a le Belge du politique ?
Si même un politologue commence à perdre le goût de la politique, il ne faut pas demander quel est l'effet sur une population qui ne débordait déjà pas de confiance à l'égard des politiques. C'est pourquoi le nouveau gouvernement De Croo ne devra pas simplement gagner la confiance des Belges, il devra aussi rétablir la confiance à l'égard du monde politique en général. Il faut dès à présent réfléchir à certaines pistes pour éviter qu'un tel scénario dramatique se reproduise. Le pire c'est qu'on ne peut pas vraiment dire que ces négociations à rallonge ont été le théâtre d'une grande bataille entre des projets idéologiques différents. Quand on compare les différentes notes avec l'accord de gouvernement de la Vivaldi, il n'y a pas de différences majeures, notamment sur le plan socio-économique. Il est donc logique de se demander pourquoi cet accord n'a pas pu être trouvé plus tôt.
Qu'est-ce qui est, dès lors, à l'origine de ce si long délai ?
Je peux commencer par vous dire ce qui ne l'a pas causé. Certains ont postulé que le problème vient des électeurs qui ont rebattu les cartes de façon trop compliquée et non des élites politiques. Mais ce n'est pas vrai. Quand on regarde au-delà du nombril belge on voit que le résultat électoral de mai 2019 ressemble beaucoup à celui d'autres pays européens. A l'étranger également, les partis radicaux anti-establishment ont énormément progressé tandis que les partis plus traditionnels ont perdu. On a assisté un peu partout à un émiettement du paysage politique. Ailleurs aussi, la formation d'un gouvernement est devenue plus difficile qu'auparavant, mais les leaders d'autres pays réussissent néanmoins à trouver des solutions plus rapidement que la Belgique, en osant des formules nouvelles telles que des gouvernements minoritaires ou des coalitions inédites. Chez nous, on inventait par contre de nouveaux obstacles, comme l'idée qu'on ne pouvait pas former de coalition avec une minorité dans un des groupes linguistiques tandis qu'on a connu de tels gouvernements sans vrais problèmes pendant presque la moitié du temps ces 50 dernières années. Tous les partis semblaient avoir un peu peur de leur propre ombre. Je pense que cet étalement des négociations sur plus de 500 jours est avant tout dû à des stratégies politiques.
Des stratégies politiques qui ont donné lieu à pas mal de remous, notamment sur les réseaux sociaux, où certains politiques ont tiré à boulets rouges sur leurs actuels partenaires de coalition... Twitter risque-t-il de davantage compliquer les négociations à l'avenir ?
Les réseaux sociaux comme Twitter ont une influence importante depuis plusieurs années. Outre le fait qu'ils contribuent à durcir le langage politique, ils donnent la possibilité à certains acteurs politiques de réagir tout le temps, de chercher constamment le conflit. On constate que, dans le gouvernement actuel, il y a une différence Nord-Sud à ce niveau. Les partis flamands ont compris que leur intérêt était de rester soudés et de ne pas afficher leurs désaccords.
Comment expliquez-vous cette différence entre les partis flamands et francophones ?
Cela vient notamment du fait que les Flamands font face à une opposition assez forte, avec le Vlaams Belang, la N-VA et le PTB. Ils savent que s'ils ne restent pas unis, ils offrent un véritable cadeau à l'opposition. Les partis flamands ont donc moins de difficulté à suivre le marketing du gouvernement, qui prône la confiance et le respect entre partenaires. Du côté francophone, c'est un peu différent. Il n'y a pas d'opposition vraiment forte, à part le PTB. Les deux partis qui se battent pour le leadership francophone - le PS et le MR - se trouvent dans la coalition. On a l'impression que ces deux partis utilisent le gouvernement pour se profiler l'un contre l'autre. Cela se remarque encore plus dans l'attitude de la formation libérale.Tandis que l'instabilité de l'exécutif venait plutôt du côté flamand dans le précédent gouvernement, c'est plutôt du côté francophone qu'elle vient à présent.
Les débuts de la Vivaldi sont-ils, malgré tout, prometteurs ?
Ce n'est pas encore tout à fait clair. Le signal positif du côté flamand est contre-balancé par les actes des francophones. Il faudra voir comment cela évolue.
Alexander De Croo a-t-il réussi à prendre ses marques en tant que Premier ministre ? Était-ce compliqué de prendre la relève de Sophie Wilmès ?
Du côté flamand, Sophie Wilmès était appréciée au début mais beaucoup moins avant son départ. Il y a eu pas mal de critiques à l'égard de sa communication et de sa gestion de la crise. En octobre, beaucoup de journalistes flamands étaient assez contents du changement qui s'est opéré à ce niveau-là. Du côté francophone, c'est peut-être un peu différent, mais j'ai l'impression que De Croo est quand même assez apprécié. Il n'y a pas de grande nostalgie à l'égard de Sophie Wilmès même si elle reste très populaire. Je ne pense pas que les Belges se disent que ce gouvernement est moins efficace.
Frank Vandenbroucke a fait une entrée fracassante. Sa personnalité n'éclipse-t-elle pas quelque peu celle d'Alexander De Croo ?
Ce risque-là existe, en effet. Certains parlent déjà du gouvernement Vandenbroucke, parce qu'il pèse quand même de tout son poids dans les décisions. A son entrée en fonction, il avait vraiment un statut presque sacré dans les médias, il était très apprécié. Mais il a depuis lors commis quelques erreurs de communication, dont celle qui a fortement été attaquée par la N-VA sur la fermeture des commerces. Qui plus est, il a une ligne très dure sur la politique corona, tandis que dans la population les mesures suscitent de plus en plus une polarisation. Certains veulent des mesures strictes tandis que d'autres se posent des questions quant au maintien de règles fortes. Le ministre de la Santé pourrait donc être victime de ce ras-le-bol vis-à-vis des restrictions. Il faudra voir également quelle place il occupe dans les futures décisions du gouvernement, en dehors de cette crise sanitaire. Déjà ses opinions très tranchées irritent certains autres membres de la coalition. Qu'en sera-t-il donc quand il y aura d'autre dossiers sur la table pour lesquels il n'est pas compétent mais qu'il connaît assez bien, comme les pensions, le travail... Il reste tout de même vice-Premier sp.a, donc va-t-il vouloir peser aussi fortement dans ces matières ? Si oui, cela pourrait créer des tensions à l'avenir.
Quels sont les grands défis qui se présenteront au gouvernement fédéral en 2021 ?
Il y en a énormément. Bien entendu, le plus grand défi actuellement reste la crise sanitaire. Même si l'on aperçoit la lumière au bout du tunnel avec l'arrivée des vaccins, on reste dans une situation très compliquée. La gestion de cette vaccination ne sera pas non plus évidente. La crise du coronavirus a également poussé les autorités à prendre une série de décisions qui donnent lieu à d'importants questionnements. Presque sans débat, on a touché à certains droits fondamentaux, en instaurant un couvre-feu par exemple. Sur le long terme, ce sera un challenge pour le gouvernement de veiller à ce que ces mesures exceptionnelles que nous connaissons n'auront pas valeur de précédent qui permet plus facilement d' affecter nos libertés individuelles. elles. Mais sur le court terme, le gouvernement actuel devrait aussi réfléchir si on ne va pas déjà trop loin sur certains points, par exemple avec l'utilisation de drones Il y aura également tout le débat sur la relance qui représente un important dossier. On parle ici d'une relance de la société, de l'économie. Ce sera peut-être une occasion pour le PS d'être un peu plus visible dans ce gouvernement, de montrer qu'il existe...
Le PS ne s'est pas assez imposé, selon vous ?
Quand la N-VA dit que la Vivaldi est dominée par les francophones, c'est faux. Il suffit de regarder pour ça la répartition des compétences... J'étais assez surpris de voir que le PS, qui est le plus grand parti de ce gouvernement, n'a pas engrangé énormément en termes de compétences. Le casting socialiste est assez interpellant. Le PS n'a pas vraiment fait monter des figures avec des profils très à gauche. Certains ministres socialistes sont, qui plus est, plutôt régionalistes.
Comment expliquez-vous ces choix ?
On dirait presque que le PS fait du pied à la N-VA. Le PS a très longtemps refusé de négocier avec les nationalistes flamands, mais il s'agissait plus d'une incompatibilité en terme d'image qu'en terme de programme. Les socialistes ont ensuite construit cet été un préaccord avec le parti de Bart De Wever. On a l'impression depuis lors qu'ils veulent rester dans cette optique-là, qu'ils pensent déjà à une alliance en 2024.
La Vivaldi va-t-elle tenir jusqu'à la fin de son mandat ?
C'est difficile à dire. Une semaine, c'est une éternité en politique, comme disait Macmillan. Il y a un an, on n'aurait jamais pu prédire la crise corona et tout ce qu'elle a engendré. Mais si on se base sur la situation actuelle, j'ai l'impression que l'équipe, qui s'appuie sur un casting assez fort, est bien partie. Je n'exclus même pas que la Vivaldi soit reconduite jusqu'en 2029. C'est malgré tout un attelage qui comporte beaucoup de risques. Un gouvernement avec sept partis, c'est énorme. Chaque formation politique de plus intensifie la complexité et la difficulté de trouver un consensus. Qui plus est, l'accord de gouvernement est très vague donc ça crée plus de risques de conflits.

Cette année a également été marquée par le renouveau en politique, notamment au sein du gouvernement fédéral...
Le gouvernement De Croo ne compte que cinq ministres qui ont déjà été ministres au fédéral et que cinq qui ont déjà été ministres tout court. C'est un exécutif avec beaucoup de nouvelles figures. Cela rend ce gouvernement assez intéressant à suivre pour voir comment ces personnalités vont se développer dans les prochaines années. C'est un renouveau qui est plutôt bienvenu.
La présidence de certains partis a également changé. Des personnalités plus jeunes ont pris les commandes. Est-ce que ça se ressent ?
En effet, on a vu arriver des présidents plus jeunes qui font de la politique différemment. Je pense notamment à Bouchez et à Rousseau. Ils se ressemblent un peu sur certains points. C'est peut-être pour cette raison qu'ils ne s'entendent pas très bien. Rousseau a tendance à communiquer énormément mais, contrairement à Bouchez, il n'exprime pas forcément des positions politiques très clivantes et ne formule pas d'attaques à l'égard de ses partenaires de coalition. Le président du sp.a représente donc moins un danger pour la stabilité du gouvernement que Bouchez. Mais outre ce nouveau style communicationnel, on n'a pas eu l'impression en tout cas pendant les négociations que ces nouveaux leaders aient amené une nouvelle culture politique. Le gouvernement De Croo essaie de nous vendre que ce sera le cas maintenant, qu'il va faire de la politique de façon plus constructive, avec plus de respect. Le ton est juste et correspond à l'attente d'un grand nombre de Belges, mais il faudra voir si l'on peut mettre ça en pratique. Ça a l'air moins bien parti du côté francophone en tout cas...
Quelles sont les personnalités politiques qui ont su se démarquer positivement en 2020 ?
À mes yeux, Alexander De Croo et Frank Vandenbroucke sont les deux personnalités qui ont marqué 2020. Le libéral flamand a quand même réussi à contribuer à former un gouvernement et en est devenu le visage. Lors de ses premiers mois en tant que Premier ministre, il s'est démarqué de façon assez positive dans son rôle malgré le contexte compliqué et les critiques à l'égard de la gestion de la crise sanitaire. Les sondages d'opinion ont quand même montré assez vite qu'il bénéficiait d'une certaine popularité. Mais comme on l'a dit précédemment, il est talonné par son ministre de la Santé. C'est assez logique qu'il se retrouve sur le devant de la scène vu ses compétences et vu qu'on est face à une crise sanitaire. Mais sa communication claire et sa façon d'aborder la lutte contre le coronavirus semblent plaire.

A contrario, est-ce qu'un politique ne s'est pas montré à la hauteur des espérances, cette année ?
A cet égard, je pense surtout à Jan Jambon qui a particulièrement déçu en tant que ministre-Président flamand. Il avait une image assez positive quand il était au sein du gouvernement Michel. Il avait une bonne réputation grâce, notamment, à sa gestion et à sa communication post-attentats. Il était alors vu comme un responsable politique fort et comme un bon gestionnaire. Mais, depuis qu'il est ministre-Président flamand, on ne peut pas dire qu'il ait continué sur cette voie. C'est plutôt l'inverse...Tout n'est pas dramatique non plus, mais son image s'est un peu détériorée. Tandis que la N-VA voulait justement qu'il donner un peu plus de visibilité positive à la gouvernance flamande après le passage assez terne de Geert Bourgeois
Qu'est-ce qui a fait prendre un mauvais départ à Jan Jambon à la tête de l'exécutif flamand ?
Il a fait plusieurs erreurs de communication, avec des déclarations irréfléchies. Il ne semble pas toujours bien gérer ses dossiers. En plus,Il y a un véritable problème au sein de son gouvernement, un manque de confiance. Les relations ne sont pas du tout au beau fixe entre la N-VA et l'Open Vld. Mais le souci ne vient pas que de ces tensions. On a aussi l'impression que la N-VA privilégie son profil de parti d'opposition au gouvernement fédéral plutôt que son profil de parti gestionnaire au niveau flamand. Ce n'est pas surprenant vu que tout le monde s'accorde sur le fait que l'on pouvait en attendre plus de ce gouvernement flamand. Il ne s'est pas non plus démarqué positivement au cours de la crise sanitaire. On avait un gouvernement minoritaire au fédéral, mais le flamand n'a jamais vraiment réussi à faire mieux ni à compenser. Il ne s'est jamais imposé alors que le contexte le lui permettait.
Jan Jambon a quand même fait entendre sa voix lors des Comité de concertation, notamment au sujet du couvre-feu qu'il n'a pas voulu renforcer en Flandre...
Il y a également eu un autre épisode où le gouvernement flamand s'est vraiment distingué au sein du Comité de concertation, mais on ne peut pas dire que c'était une réussite... Alors que la réunion avait lieu le vendredi matin, Jan Jambon avait fait savoir qu'il ne voulait pas mettre en oeuvre les règles plus strictes évoquées par d'autres membres (fermeture des musées, du sport...). La Wallonie et Bruxelles ont donc adopté leurs propres mesures dans la foulée. Jambon a, quant à lui, affirmé qu'il n'y avait pas "le feu à la maison", donc qu'il ne fallait rien faire. Pour finalement, quatre jours plus tard, annoncer avec le gouvernement flamand exactement les mêmes décisions que celles qu'il avait bloquées lors du Comité de concertation. Cela n'a vraiment pas été sa meilleure semaine, c'était un peu ridicule.
Y a-t-il d'autres moments dans cette crise sanitaire qui vous ont laissé perplexe ?
Ce qui m'a frappé dans cette crise, c'est de voir comment les politiques francophones en Belgique regardent beaucoup la France. C'est quand même assez surprenant. Pour le dire avec une boutade, parfois on se demande pourquoi on a encore une classe politique belge francophone, on pourrait simplement demander à Macron d'envoyer un représentant qui négociera avec les partis flamands, ce serait la même chose. En mars, la France ferme les écoles. Du coup, les politiques francophones veulent suivre. Quand la France se montre plus laxiste, on la suit. Quand elle instaure un couvre-feu.... on la suit ! C'est assez frappant.