Alexander De Croo : "Le marathon sanitaire durera au minimum jusqu'à l'été 2021"
- Publié le 24-10-2020 à 07h02
- Mis à jour le 24-10-2020 à 16h51

Le Comité de concertation (qui réunit le fédéral et les entités fédérées) a annoncé, vendredi matin, de nouvelles mesures restrictives dans le sport et la culture. Le Premier ministre Alexander De Croo (Open VLD) se réjouit que ces mesures soient entrées en vigueur le jour même. "C'était important. On ne pouvait pas avoir un nouveau week-end avec plein de gens dans les stades de foot."
Le gouvernement wallon a décidé vendredi soir de mesures beaucoup plus dures que celles du Comité de concertation. Y a-t-il des divergences entre les Régions ?
La logique est la suivante : au fédéral, on prévoit un socle de mesures sur lesquelles peuvent s'appuyer les provinces pour prendre d'autres mesures si la situation épidémiologique le requiert. C'est ce que la Wallonie a fait, comme l'a dit le ministre-Président Elio Di Rupo (PS) : il y a un socle fédéral qui permet aux entités fédérées d'aller plus loin. C'est conforme au "Plan Résurgence" mis en place par la CIM Santé publique (la réunion des ministres de la Santé du pays, NdlR).
Pourquoi le Comité de concertation n'a-t-il pas pris les nouvelles mesures dans le sport et la culture dès la semaine dernière ?
On avait déjà pris beaucoup de décisions. Couvre-feu, fermeture des cafés et restaurants, limitation des contacts rapprochés… Ça allait loin. Si on avait ajouté les mesures dans le sport et la culture, je suis sûr que des gens auraient dit que c'était un lockdown. On voulait prendre un peu de temps, mais on ne pouvait pas attendre davantage. Je comprends que le tenancier du café, qui a dû fermer son établissement, était furieux de voir des stades de foot pleins de gens.
L'un de vos ministres, David Clarinval (MR), avait exprimé ses doutes sur la fermeture des cafés et restaurants.
Cette mesure n'était pas évidente pour David, qui a le département des Classes moyennes et des Indépendants. Mais les membres du Comité de concertation l'ont tous défendue et on a vu que c'était la bonne décision. Nous avons pris les mesures sur la base de quatre priorités : les hôpitaux, l'enseignement, le travail et la santé mentale. Si on veut préserver ces activités, on doit aller plus loin dans d'autres domaines.
Des experts jugent que les nouvelles mesures ne vont pas assez loin. Selon eux, dans une semaine, on arrivera au confinement…
Si on avait dû aller plus loin, il n'y avait qu'une solution : fermer les écoles et les entreprises. Le monde scientifique a des différences d'opinions et d'interprétations. Je respecte cela, mais, d'une part, on s'appuie sur les avis d'experts, et, d'autre part, on doit tenir compte de l'impact sociétal des mesures. On veut éviter d'arriver chaque semaine avec une couche de mesures supplémentaires. Il faut avoir confiance en la population. Les gens adoptent plus facilement un nouveau comportement s'il est simple et si on comprend pourquoi on le fait. C'est pour cela que j'insiste pour dire que, si on limite nos contacts, c'est bien sûr pour nous-mêmes, mais aussi pour les gens vulnérables. Et on connaît tous des gens vulnérables. On connaît tous quelqu'un qui est malade, en quarantaine, voire aux soins intensifs. Des lois, des règles n'arrêtent pas le virus. C'est nous qui l'arrêtons. C'est un travail d'équipe. C'est notre comportement qui décide de la vie ou de la mort de quelqu'un de vulnérable. Mais on va surveiller les chiffres. S'il s'avère que, à un moment, on doit aller plus loin, on le fera.
Craignez-vous une saturation des hôpitaux à court terme ?
On suit la situation de très près. On est en train d'augmenter la capacité des soins intensifs, de voir comment alléger la charge de certains hôpitaux. Mais il y a une préoccupation, oui, et j'espère que cette préoccupation est partagée par tous les Belges. Quand on va dans les hôpitaux, comme le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke (SP.A) et moi l'avons fait, quand on voit le personnel soignant fatigué à cause de la première vague, des membres du personnel eux-mêmes malades ou en quarantaine, on comprend la situation dans laquelle on est… Mais gardons notre sang-froid et ayons confiance dans le fait que les gens vont respecter les mesures.
À l'égard du manque de matériel médical, en particulier pour le testing, y a-t-il eu un manque d'anticipation de la part du fédéral et des Régions ?
On fait 70 000 tests par jour. Peu de pays en Europe en font plus. On teste énormément et on a la volonté de remonter à 100 000 tests par jour. Mais beaucoup d'autres pays vont aussi renforcer leur capacité de tests. C'est la raison pour laquelle le marché mondial est presque saturé. D'autres types de tests existent, comme les tests salivaires. On en a acheté 4 millions, et 500 000 arrivent dès la semaine prochaine. La propagation du virus est tellement accélérée que le système touche à ses limites dans les hôpitaux, dans le testing. Et on doit faire des choix : beaucoup d'autres pays ne testent pas les asymptomatiques, et cela, depuis le début de la crise. La Belgique était l'un des seuls à le faire.
Que faire en priorité face à une telle situation ?
Tout d'abord, faire descendre le nombre de cas d'infections à un niveau soutenable. Ensuite, la grande priorité sera de mettre en œuvre une stratégie pour conserver ce niveau sur la durée. Car le marathon sanitaire durera au minimum jusqu'à l'été 2021. Les cinq premiers kilomètres de ce marathon sanitaire ont été faits au sprint et on ne pourra pas atteindre la ligne d'arrivée à ce rythme.
Où situez-vous ce niveau jugé soutenable ?
La chancelière allemande, Angela Merkel, évoque un nombre de cas entre 50 et 100 pour 100 000 habitants. En Belgique, on est actuellement à mille cas pour 100 000 habitants. Nous sommes dans le rouge.
Frank Vandenbroucke (SP.A), ministre fédéral de la Santé, a dit que le télétravail n'était pas suffisamment mis en œuvre. La faute aux employeurs ?
Les entreprises ont beaucoup appris depuis le mois de mars. Mais on peut faire plus en matière de télétravail. Nous voulons mettre en place un système de monitoring afin d'évaluer le nombre de personnes qui travaillent à distance et l'évolution de ces chiffres. Le ministre de l'Emploi, Pierre-Yves Dermagne (PS), va consulter les fédérations des employeurs à ce sujet.
Les employeurs ont-ils du mal à accepter le télétravail ?
J'ai appelé toutes les fédérations des employeurs pour leur demander de convaincre leurs membres de défendre le télétravail. Et je sens que les mentalités évoluent. Il faut essayer de trouver le bon équilibre.
La FEB (Fédération des entreprises de Belgique) réclame la prolongation des mesures de chômage temporaire jusqu'à la fin de l'année.
On fait tout pour sauver la santé des gens et on fera tout pour sauver leur sécurité économique. Les mesures de soutien seront prises si elles sont nécessaires. Au début, on a voulu aller très vite et on a tiré très large. Je pense que, désormais, on doit bien évaluer la nécessité de chaque mesure.
Par le biais de la Banque centrale européenne (BCE) et de sa politique monétaire actuelle, l'argent semble couler à flots pour les gouvernements. Cela permet de mettre en œuvre une politique très "généreuse", non ?
Quelle est la conséquence de cette politique ? Les taux d'intérêt sont très bas, ce qui coûte de l'argent à ceux qui mettent leurs économies sur un compte d'épargne.
En même temps, la Belgique peut emprunter à des taux très avantageux, voire négatifs.
Oui, il y a des avantages. Mais, quand même, rien n'est gratuit. La solidarité aussi large que possible, c'est une bonne chose, mais à la condition que cela nous permette de rebondir. Sinon, ça ne sert pas à grand-chose. On va s'en sortir économiquement si on peut retrouver de la croissance et des créations d'emplois.
Comment faire avec une dette publique qui monte à… 524 milliards d'euros ?
Un pays qui jouit d'une économie performante, avec une population qui est prospère et en bonne santé, est un pays qui dispose d'une bonne capacité de remboursement de sa dette. Il faut donc que l'économie se redresse.
Certains prônent l'annulation des dettes publiques détenues par la BCE. Bonne idée ?
Dans mes cours d'économie, on disait qu'imprimer de l'argent pour financer le déficit, c'est très dangereux en ce qui concerne le risque d'inflation. Mais ce que l'Europe fait maintenant, c'est créer une catégorie de dettes qu'on ne va pas rembourser, en tout cas pas à court terme.
Est-ce tenable ?
La dette est là mais la crédibilité de l'Europe est telle qu'on peut se le permettre. Cela démontre l'importance du projet européen. Seul, un petit pays comme la Belgique, dans la situation actuelle, serait la cible des marchés financiers. Dans une Europe à 27 États membres et avec une zone Euro à 19 pays, c'est bien différent. La Belgique a tout à gagner à faire partie d'un club aussi solide.