Affaire Emir Kir : "Tous les partis politiques belges sont responsables", estime Georges Dallemagne (CDH)
Le député CDH Georges Dallemagne estime que l'affaire Emir Kir doit être l'occasion ou jamais de porter le débat des valeurs fondamentales de la Belgique dans les assemblées, au sein de tous les partis. Interview.
- Publié le 20-01-2020 à 17h43
- Mis à jour le 20-01-2020 à 22h08
Le député CDH Georges Dallemagne estime que l'affaire Emir Kir doit être l'occasion ou jamais de porter le débat des valeurs fondamentales de la Belgique démocratique dans les assemblées, au sein des partis. Interview.
L'affaire Emir Kir suscite très peu de réactions au sein de la classe politique. Logique ?
"Je suis frappé par le silence assourdissant de la classe politique, dans son ensemble, par ce que je considère être un électrochoc, un tremblement de terre largement inattendu. Dans le chef du PS, on s'attendait à ce qu'ils activent leurs réflexes habituels : faire le gros dos et laisser passer l'orage. Ce ne fut pas le cas et c'est tant mieux. Mais, ce mutisme quasi-général des élus m'inquiète, me choque car nous sommes tous confrontés à ces questions. Elles doivent faire l'objet d'un débat plus large dont tous les partis doivent se saisir maintenant, sereinement et en profondeur. Il y a un momentum particulier, ouvert par le PS. Il faut en parler maintenant, sereinement mais franchement et aller au bout des choses. Il s'agit, selon moi, d'un problème très important au coeur de l'avenir de nos démocraties. Comment fait-on avec nos identités, avec nos origines dans un projet de vivre-ensemble, de partage et de respect de nos valeurs démocratiques. Sur ces questions, j'ai le sentiment que notre démocratie est en danger. Notamment parce qu'elles sont déjà prises par les partis d'extrême, droite comme gauche."
Porter le débat oui... Mais où, comment ?
"Il faut se dire qu'il y a là un moment important - qui nous concerne tous - sur la manière dont on va représenter la diversité de Bruxelles autrement que par tradition d'identités qui ont tendance à se refermer sur elles-mêmes, se victimiser et se poser sur des idéologies qui viennent de l'extérieur. Ce chemin-là est en train de gagner du terrain. C'est la raison pour laquelle il faut en parler sereinement mais franchement dans nos assemblées, au sein des partis car tous les partis sont concernés par cette question. Mais pas seulement. Ainsi, par rapport à ces doubles discours, ces doubles standards, j'ai toujours plaidé pour que la mission du CSA soit élargie aux médias allochtones et étrangers donnant un écho aux élus d'origine étrangère."
Comprenez-vous Emir Kir quand il s'est plaint de turcophobie, de racisme ?
"Quand Emir Kir dit que l'on s'attaque à lui parce qu'il est d'origine turque, c'est particulièrement choquant car, en réalité, il s'est passé l'inverse. Il a toujours eu un comportement communautaire, clientéliste à outrance. Cette question de la victimisation a priori en raison d'une origine est dangereuse car, même si de nombreux Belges d'origine étrangère subissent des discriminations et difficultés, celles et ceux qui 'portent' ces problèmes en étendard portent un message inapproprié par rapport aux réalités d'une très large majorité de leurs communautés. En quelque sorte, elles et ils galvaudent le débat sur la xénophobie, le racisme. Celles et ceux qui s'en saisissent ont, au contraire, parfois bénéficié d'une forme de discrimination positive. Je trouve choquant de les entendre se draper derrière un argument que j'estime illégitime et qui ne les concerne pas. Plus largement, des personnalités comme celle d'Emir Kir ont inspiré des générations de candidats, d'élus d'origine turque. Elles et ils ont pu croire que les discours et valeurs mises en avant par leurs partis avaient une importance moindre que celle relative à leur appartenance à une communauté nationale particulière. Il faut retrouver ces personnalités qui ne mettent pas en avant leur appartenance d'origine, sans chercher à la gommer mais sans en faire un argument massue de vote."
Pensez-vous qu'il s'agisse d'un problème communautaire ?
"Je n'aime par le terme communautaire car, derrière ce mot, il existe une forme de xénophobie, de rejet des personnes qui n'appartiennent pas à cette communauté. J'ai toujours été gêné par le fait que l'on se définisse d'abord par rapport à une origine, une identité. Ces personnes représentent en réalité l'antithèse de ce qu'ils sont sensés représenter : l'antiracisme, etc. Au contraire, ils représentent une société clivée, cloisonnée. Pour moi, la question fondamentale est : Comment fait-on vivre les communautés ensemble, comment partageons-nous les valeurs démocratiques et comment fonde-t-on une société commune."
Tous les partis ont joué la carte du vote communautaire... Ont-ils, en quelque sorte, créé leur propre monstre ?
"La responsabilité de tous les partis politiques démocratiques est claire. Il faut un sursaut, on ne peut pas continuer comme ça. Je n'avais jamais vu une campagne (les dernières fédérales et régionales, NDLR) avec des accents communautaristes aussi forts, poussés par le PTB, Ecolo aussi. Au final, le PS qui a beaucoup joué sur ces questions s'est fait dribbler par des partis, qui sont allés encore plus loin. Je dis qu'il faut cesser cette course à l'échalote. Cela nous divise, cela fragmente les partis démocrates. Raison pour laquelle nous avons l'immense responsabilité de porter ce débat des valeurs sans honte, sans nous cacher sans pour autant renier ce qui fait chacun.e d'entre nous."
Avec l'affaire Mahinur Ozdemir, le CDH a lui aussi, connu son psychodrame identitaire. Cela n'a pas généré un grand débat sur ce sujet au sein de votre parti.
"Nous y travaillons de longue date. Et j'ai toujours fait partie des personnes qui pensaient que Mahinur Ozdemir n'avait plus la place dans notre parti. Ces liens avec Erdogan étaient incompatibles avec les valeurs du CDH. Donc, aucun parti ne doit faire l'économie d'un débat interne, CDH compris."
Un parlement doit tout de même être le reflet de sa population.
"Oui, il est juste et logique que les parlements reflètent la diversité de la société belge. Mais le partage de valeurs communes, d'un combat politique commun et les qualités tant humaines que professionnelles doit toujours primer. Il y a évidemment de nombreuses personnes de qualité dans la communauté turque. Mais certaines d'entre elles craignent de se mettre en avant, de porter un discours différent du discours majoritaire de sa communauté."
Le manque d'identité nationale, le fait que la Belgique ne soit pas une vraie nation mais plutôt un conglomérat de communautés vivant côte à côte ne facilite-t-elle pas l'émergence de cette communautarisation ?
"Regardez aux USA. L'idée d'être américain est très forte. Les Américains ont un fort sentiment d'appartenir à la communauté américaine, ils partagent les mêmes valeurs. Que chacun vive dans son coin n'empêche pas ce socle commun, cette référence à la nation. En Belgique, nous n'avons ni l'un ni l'autre. Nous n'avons ni ce référentiel de valeurs fortes ni ce rapport à une nation qui a une identité puissante. Raison pour laquelle nous devons réaffirmer les éléments qui fondent notre société, les valeurs auxquelles nous sommes fondamentalement attachées afin de clarifier les choses une bonne fois pour toutes. Il faut peut-être réaffirmer certains codes, certaines chartes et avoir ce débat sur ce qui nous semble inacceptable. Je prends l'exemple de l'islam radical, une problématique que je connais bien. De nombreuses personnes issues de la communauté musulmane m'ont dit que, comme la Belgique n'a pas de référentiel précis à apporter sur cette question, les pays étrangers s'en sont emparés, avec leurs codes de valeurs et leur agenda."