"En Flandre, on prend très mal la distinction que les francophones continuent à faire entre Vlaams Belang et PTB"
Retiré de la vie politique, Rik Torfs n'en reste pas moins un observateur avisé. "Par intérêt personnel évidemment, mais aussi pour les chroniques que j'écris dans Het Laatste Nieuws et dans Knack, je dois être à la page", s'exclame l'ex-sénateur CD&V. Celui qui fut aussi, jusqu'en 2017, recteur de l'Université catholique de Louvain multiplie encore les contacts avec des membres des différents partis politiques. "Je reste un chrétien et un démocrate, mais je ne participe à aucun groupe de réflexion. J'essaie aujourd'hui d'être aussi neutre que possible." Interview.

- Publié le 27-06-2019 à 18h41

Retiré de la vie politique, Rik Torfs n'en reste pas moins un observateur avisé. "Par intérêt personnel évidemment, mais aussi pour les chroniques que j'écris dans Het Laatste Nieuws et dans Knack, je dois être à la page" , s'exclame l'ex-sénateur CD&V. Celui qui fut aussi, jusqu'en 2017, recteur de l'Université catholique de Louvain garde une vie active : il termine en ce moment son premier roman, il rédige le scénario d'une série télé en huit épisodes sur le Vatican et il continue à donner cours de droit canon. Malgré cette actualité chargée, Rik Torfs multiplie encore les contacts avec des membres des différents partis politiques. "Je reste un chrétien et un démocrate, mais je ne participe à aucun groupe de réflexion. J'essaie aujourd'hui d'être aussi neutre que possible." Rik Torfs est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Dans la perspective de former un gouvernement flamand, la N-VA négocie avec le Vlaams Belang. Le parti d'extrême droite intégrera-t-il la majorité ?
Non, ce n'est pas réaliste. Bart De Wever négocie beaucoup avec le Vlaams Belang, mais cela m'étonnerait qu'il gouverne avec eux. De toute façon, à deux, ils n'ont pas la majorité. Et les autres formations - y compris la N-VA sur certains aspects - ne sont pas favorables à une telle collaboration. Les présidents du CD&V et de l'Open VLD se sont clairement opposés à cela. Je pense plutôt que, dans un avenir assez proche, une coopération avec le Vlaams Belang se fera au niveau communal. Comme les communistes du PTB le font avec le sp.a à Zelzate, en Flandre orientale.
Vous ne semblez pas dérangé par le fait que le Vlaams Belang soit consulté par les autres partis. Etes-vous opposé au cordon sanitaire ?
Je ne suis pas favorable à ce cordon sanitaire qui consiste à exclure un parti sans discussion. Cela a rendu la vie facile pendant longtemps aux autres partis, qui ont même pu faire preuve de paresse, surtout lors de l'apogée du Vlaams Blok. C'est un phénomène anti-démocratique qui n'existe pas dans de nombreux pays, comme les Pays-Bas ou les pays nordiques. Il faut abandonner cette idée de cordon, qui de toute façon va s'affaiblir petit à petit. Mais cela ne signifie pas qu'il faille gouverner avec le Vlaams Belang...
Vu votre position, vous n'êtes donc pas choqué que, en Wallonie, le PS négocie avec le PTB ?
Choqué, non. Mais, en Flandre, on prend très mal la distinction que les francophones continuent à faire entre Vlaams Belang et PTB. Selon eux, le Vlaams Belang est un parti raciste, alors que le PTB ne l'est pas. Or, le racisme est difficile à bien cibler. La frontière ultime ne devrait pas être la question du racisme, mais celle du respect de l'Etat de droit et des droits de l'homme. A ce niveau-là, les communistes n'ont pas non plus un très bon palmarès... Et, selon nous, il subsiste encore des doutes à ce propos concernant le PTB... De manière plus générale, la Flandre n'est pas très communiste et cette attitude est profondément enracinée.

Les partis flamands font-ils des distinctions entre ces deux extrémistes ?
Gwendolyn Rutten, la présidente de l'Open VLD, adopte la même attitude à leur égard : elle a toujours dit qu'elle ne gouvernerait ni avec le Vlaams Belang ni avec le PTB. Du côté du CD&V, Kris Peeters avait pris une position identique lors des élections communales. La N-VA, elle, a sans doute encore moins de sympathie pour le PTB... Pour Bart De Wever, le fait de ne pas respecter les droits de l'homme est tout à fait inacceptable.
Le ton monte ces derniers jours entre PS et N-VA. Croyez-vous quand même à un mariage entre eux au niveau fédéral ?
Cela peut paraître bizarre mais il y a beaucoup de mariages impossibles à première vue... De toute façon, quelle serait l'alternative ? Je pense que nous allons aboutir à un gouvernement entre ces deux partis qui ne s'aiment pas trop. Mais ce gouvernement sera impuissant, il ne va pas pouvoir faire grand-chose car les visions sont trop opposées. De tels gouvernements, qu'on a déjà eus en Belgique, nous empêchent de suivre le courant des pays qui procèdent à des transformations sérieuses et structurelles comme les Pays-Bas ou l'Allemagne. Cette combinaison entre gauche wallonne et droite flamande fait que la Belgique reste paralysée et ne se transforme que très lentement en Etat moderne. Le retard face aux démocraties plus vives en Europe ne cesse de s'accumuler !
Le CD&V a déjà annoncé qu'il réclamerait une septième réforme de l'Etat en 2024. En quoi consistera-t-elle ? Je ne suis absolument pas nationaliste mais je crois qu'il faudra négocier sans hostilité une nouvelle structure, dans laquelle chaque entité pourra s'y retrouver. L'avenir de la Belgique se construira à partir d'un accord pragmatique. Les compétences communes entre Etat fédéral et entités fédérées ne pourront plus être des difficultés, des freins qui font que le pays se trouve en situation de stagnation permanente. On a toujours analysé la situation à partir des structures de l'Etat et des compétences à transférer. Je crois qu'il faut plutôt négocier entre partenaires sur le contenu et voir ensuite comment les structures peuvent s'adapter à ces accords. Si on n'avance pas dans ce sens, cela entraînera une victoire électorale des partis populistes.

Vu sa défaite aux élections, le CD&V aurait-il dû, comme le CDH, opter pour une cure d'opposition ?
J'ai beaucoup apprécié le point de vue de M. Prévot, qui estime ne pas être candidat à résoudre la situation politique après une défaite électorale. Le CD&V, lui, s'est toujours senti absolument responsable pour l'avenir du pays. Mais même s'il est candidat à sauver les structures de la Belgique, le parti est aujourd'hui trop petit.
Wouter Beke a proposé de remettre sa démission au soir des élections. Aurait-il dû aller jusqu'au bout en quittant la présidence du parti ?
A notre époque, on démissionne trop vite. Ce n'est pas parce qu'on a subi une défaite cinglante qu'on doit démissionner. En quittant d'emblée son poste, on entraîne son parti dans une situation de crise ou d'élection interne qui n'arrange rien. Mieux vaut attendre que le situation politique devienne plus claire puis éventuellement se retirer.
Le CD&V va devoir se renouveler. Ce changement doit-il passer par une réaffirmation des valeurs chrétiennes du parti ?
J'ai toujours défendu cette idée. On a prôné certaines idées du personnalisme, mais via parfois des concepts relativement flous, abstraits et incompris, comme "ne laissez personne sur le côté"... C'est la faiblesse du CD&V ces dernières années. Aujourd'hui, le CD&V est un parti moyen, qui n'est plus que junior partner , moins capable d'influencer le contenu des accords. Le CD&V devrait être un parti chrétien avec des idées personnalistes, mais qui intègre aussi certaines idées comme un grand sens des libertés, la miséricorde, le pardon. Ce serait très beau, très généreux dans un monde qui se durcit fortement, qui devient très moraliste. Un autre style de politique pourrait s'installer. Réaffirmer les racines du parti réjouirait pas mal de gens, même ceux qui ne sont plus tellement catholiques aujourd'hui, mais qui restent fiers de leurs traditions.
Bart De Wever est pressenti comme futur ministre-président flamand. Ce serait la bonne personne à la bonne place ?
Oui ! C'est de loin le plus doué des politiques en Flandre. Il est le plus intelligent, celui qui domine la scène. Je préfère qu'il assume ses responsabilités plutôt que de diriger toute la politique à partir de l'Hôtel de Ville d'Anvers. De Wever a évolué, il est devenu plus pragmatique. Il a même montré qu'il pouvait sceller des accords avec les socialistes à Anvers. Une Flandre avec un autre ministre-président n'est pas une solution réaliste. Ensuite, au niveau fédéral, il n'y aura pas d'autre solution pour les francophones que de trouver un accord avec Bart De Wever. Cette entente sera-t-elle cordiale ? Il faudra voir...