Procès des attentats à Bruxelles: Bilal El Makhoukhi avait un CV islamiste déjà bien rempli avant le 22 mars 2016
Avant son arrestation le 8 avril 2016 dans le cadre des attentats de Bruxelles, Bilal El Makhoukhi était déjà passé à plusieurs reprises par la case prison, a relaté un enquêteur de l'unité anti-terroriste de la police judiciaire fédérale (DR3) jeudi devant la cour d'assises de Bruxelles. L'accusé avait notamment été arrêté à son retour de Syrie en 2013 mais aussi été condamné dans le cadre du dossier "Sharia4Belgium" en 2015.

- Publié le 02-02-2023 à 12h11
- Mis à jour le 04-02-2023 à 12h14

Issue d'une famille originaire du Maroc, Bilal El Makhoukhi est né en 1989. Il a pratiquement toujours vécu chez ses parents, à Laeken. Selon ses dires, il a eu une enfance normale, a suivi l'enseignement général jusqu'en 3e secondaire avant de se réorienter en métal/soudure. Formation scolaire pour laquelle il ne validera pas sa septième année. Il travaille ensuite brièvement comme ouvrier de voiries puis fait de petits boulots, dont vendeur dans une enseigne de mode, pour laquelle l'accusé Hervé Muhirwa Bayingana a également travaillé.
Il ressort des auditions qu'il a toujours peiné à trouver du travail, et se sentait inutile en comparaison à ses frères qui menaient une vie "classique" (travail, famille). Si toute sa famille est croyante, il est de loin le plus pratiquant.
Il apparait sous les radars de la police dans le courant des années 2011-2012, pour fréquenter l'association "Aidons les pauvres", chapeautée par Jean-Louis Denis. Ce dernier est connu pour ses liens étroits avec l'organisation islamiste qui recrutait des jeunes pour le djihad en Syrie, Sharia4Belgium, qui elle-même en entretient avec le groupe Majlis Shura Al Mujahidin en Syrie. Selon l'enquête, Bilal El Makhoukhi est donc en contact avec ce dernier, on peut d'ailleurs le voir dans un documentaire de la RTBF consacré à Jean-Louis Denis, mais aussi avec Fouad Belkacem, responsable de Sharia4Belgium.
A l'été 2012, Bilal El Makhoukhi est notamment contrôlé, au lendemain d'une émeute impliquant la femme de Belkacem, "en train d'attendre" Elouassaki Houssein, interpellé la veille et qui sera connu comme l'émir des Belges en Syrie. Il est également repéré lors d'une manifestation devant l'ambassade du Myanmar, à laquelle participe également le kamikaze Najim Laachraoui, et d'une autre devant celles des Etats-Unis plus tard dans l'année 2012.
En octobre de la même année, il part en Syrie, via la Turquie, pour rejoindre le groupe Majlis Shura Al Mujahidin.
Lors de son séjour en Syrie, Bilal El Makhoukhi s'est rapproché de Najim Laachraoui
L'accusé Bilal El Makhoukhi est parti pour combattre en Syrie le 14 octobre 2012. Après 14 mois là-bas, il finit par rentrer en Belgique pour se faire soigner en décembre 2013, a rappelé jeudi un enquêteur de la DR3, l'unité anti-terroriste de la police judiciaire fédérale, devant la cour d'assises de Bruxelles. C'est durant cette période qu'il fait plus ample connaissance avec le kamikaze Najim Laachraoui. Après avoir fréquenté l'association de Jean-Louis Denis en Belgique, Bilal El Makhoukhi finit par rejoindre le groupement Majlis Shura al-Mujahidin, actif dans la zone syrienne de Homs et Alep.
A l'époque, le groupe est sous le giron d'Al-Qaida et contrôle notamment une partie de la frontière turco-syrienne, lui permettant de faire facilement entrer et sortir des personnes du pays.
Après une semaine d'entraînement militaire et de maniement d'armes, il rejoint le front car les combats font déjà rage, a expliqué l'enquêteur de la DR3.
Le groupe est "un petit village", selon lui, Il n'y aura au plus fort de la fréquentation qu'une centaine de combattants. On y comptera notamment "Jihadi John", reconnu sur plusieurs vidéos de décapitation, Abdelhamid Abaaoud, cerveau des attentats de Paris, ou encore le kamikaze Najim Laachraoui, qui arrivera en février 2013.
Le groupe djihadiste est spécialisé dans les enlèvements, notamment de journalistes, la torture et connu pour ne pas faire de différence entre les soldats et les civils s'il les évalue comme non-croyants.
Après avoir longtemps nié, Bilal El Makhoukhi finira par reconnaître, lors d'une audition, avoir combattu avec Najim Laachraoui durant l'été 2013, alors que le groupe est entre-temps passé sous le giron du groupe terroriste Etat islamique en mai. Ils se côtoient alors beaucoup, Najim Laachraoui parlant un meilleur arabe classique, il sert d'intermédiaire avec les combattants locaux à Bilal El Makhoukhi.
Le futur kamikaze viendra même rendre visite à l'accusé lorsque celui-ci sera extirpé du front après avoir été blessé par balles aux deux jambes, en septembre ou en octobre. Pour les enquêteurs, cela démontre une certaine proximité entre les deux hommes.
Ne pouvant être soigné correctement en Syrie, Bilal El Makhoukhi est transporté en Turquie, où il est opéré à Adana. Ses blessures, principalement à la jambe droite, nécessitent cependant des soins qui ne peuvent lui être dispensés dans le pays et il finit par rentrer en Belgique début décembre 2013, accompagné de sa mère et de l'un de ses frères, venus le chercher. Il est arrêté à son arrivéeet est placé en détention à la prison de Bruges. Il affirmera, lors d'auditions, qu'il est rentré en Belgique pour se faire soigner, mais également pour revoir sa mère.
Il est libéré sous conditions pour raisons médicales le 25 février 2014. Malgré les soins reçus en Belgique, sa jambe droite doit être amputée dans le courant de l'année et il se fait poser une prothèse le 9 janvier 2015.
Il ne se fait cependant pas oublier de la police et apparaît dans un nouveau dossier lié à l'islamisme radical: Benameur. L'étude de la téléphonie permet d'y mettre en évidence la volonté d'un homme ayant perdu une jambe en Syrie, et s'étant fait poser une prothèse le 9 janvier, d'y retourner combattre, avant de se désister. Entendu par les enquêteurs de la DR3, Bilal El Makhoukhi nie mais le téléphone portable en sa possession permet, selon l'enquête, de le relier au dossier.
Le 16 mars 2015, il est condamné à cinq ans de prison avec sursis partiel dans le cadre du procès de Sharia4Belgium. Il est écroué à la prison de Forest, jusqu'à son placement sous bracelet électronique le 11 mai 2015. Il gardera ce bracelet, qui l'autorise à plusieurs heures de sortie non tracées chaque jour, jusqu'au 15 mars 2016, une semaine avant les attentats à Bruxelles.
Selon les enquêteurs, et un islamologue travaillant avec la police, le retour en Belgique de Bilal El Makhoukhi se fait uniquement par nécessité d'être soigné dans le pays, et non en raison d'un changement de mentalité ou un souhait de revoir sa mère, comme il l'a affirmé lors d'une audition.
Selon l'islamologue, l'attachement à l'idéologie salafiste djihadiste de M. El Makhoukhi est au contraire renforcé par son séjour en Syrie. "L'intéressé a continué à fréquenter un milieu radical après sa libération conditionnelle", a-t-il notamment relevé, faisant référence à ses contacts avec Khalid El Bakraoui, en compagnie duquel il apparait notamment sur des images de l'avenue des Casernes filmées le 16 mars 2016. Lors de ses auditions, il expose une vision anti-chiites, qu'il ne considère pas comme des musulmans. "Il minimise les actions de l'Etat islamique, marque son accord avec la volonté d'établir un Etat pour les musulmans", a poursuivi l'islamologue avant que sa participation au procès ne soit remise en question par des avocats de la défense. "C'est de la lecture de marc de café", a commenté Me Isa Gultaslar, l'avocat de l'accusé Sofien Ayari, ajoutant que l'expert n'avait "jamais rencontré les accusés".
L'expert a alors reprécisé ses formations, dont l'une en sciences politiques. Il a ajouté mener en outre des recherches sur la propagande islamiste depuis sept ans.
