Le plus grand avocat de Bruxelles a remisé sa toge
Georges-Henri Beauthier défendait depuis 50 ans ceux qui n'avaient pas de voix. Il s'apprête à mener de nouveaux combats.
- Publié le 03-10-2022 à 11h19

On ne verra plus sa longue carcasse dans les couloirs des palais de justice. Georges-Henri Beauthier a décidé de ranger sa toge au placard. Il était un des avocats les plus connus en Belgique. Il était aussi le plus grand du barreau de Bruxelles, à tout le moins au sens propre. "Un mètre 99. Mais avec l'âge, j'ai rétréci. Je mesurais 2 mètres 01", s'amuse-t-il.
Comme il l'avait prévu, il a plaidé pour la dernière fois, lundi, devant la chambre des mises en accusation de Liège pour un dossier pénal délicat qui le résume bien : des adoptions controversées entre le Congo et la Belgique.
Mardi, quand nous le rencontrons, il n'a plus qu'une démarche à faire. "Je dois envoyer ma lettre d'omission au bâtonnier", dit-il. Il sort le document d'une farde bleue : une simple feuille de papier, avec un court texte déjà signé, qu'il effleure du bout des doigts. C'est ainsi qu'un avocat se désinscrit du barreau.
"Fini, c'est fini"
"J'ai des clients qui me disent : si vous n'êtes plus avocat, vous serez mon juriste", raconte Me Beauthier, dont le secrétariat ne cesse de recevoir des boîtes de chocolats et des bouteilles d'alcool depuis l'annonce de son retrait. "Mais fini, c'est fini", ajoute-t-il. "Ce bureau, quelqu'un d'autre va l'occuper."
Pour Georges-Henri Beauthier, qui est d'abord connu pour avoir défendu Laetitia Delhez, une des victimes de Marc Dutroux, c'est une page de 50 ans qui se referme. "Je n'ai jamais été qu'avocat", sourit-il. "Mais ce n'est pas un titre : ce sont des actions."
Il avait prêté serment le 2 septembre 1972. L'année suivante, il sera un des initiateurs de la "boutique de droit", qui proposera à Bruxelles des permanences avec un notaire et des avocats, pour éclairer notamment sur les droits face à la police, aux propriétaires ou aux patrons. "Nous voulions mettre le droit à la portée des gens, les orienter et leur donner la parole."
Cela lui vaudra une plainte pénale déposée par une organisation patronale - qui ne débouchera pas sur des poursuites - car il avait déclaré que "la justice était faite pour les riches".
Me Beauthier devient rapidement un des spécialistes du droit des étrangers, qu'il enseigne depuis 1985 aux jeunes avocats dans le cadre de cours du barreau. "Je me rends compte que la matière évolue sans cesse. Il n'y a aujourd'hui plus aucune homogénéité, aucun fil conducteur. Il n'y a pas de colonne vertébrale, si ce n'est des décisions isolées des ministres successifs. Il faudrait une refonte des lois comme on l'a fait en 1980 et remettre des balises. Il est temps que l'on fasse autre chose que du raccommodage", juge-t-il.
Dutroux, Tueurs du Brabant, le Heysel…
Le dossier qui l'a le plus marqué en un demi-siècle de carrière ? "Dutroux évidemment, avec ses dysfonctionnements", répond-il immédiatement. Avant de corriger quelque peu. "Peut-être que la première affaire qui m'a montré des dysfonctionnements et le fait que la justice n'était pas nécessairement outillée pour trouver 'la vérité totale', mais certaines vérités, c'est l'affaire des Tueurs du Brabant wallon."
Il développe. "On a bien vu que quand les mafias voulaient tuer, elles pouvaient le faire et que l'État était particulièrement démuni car à l'intérieur de ses structures, il y avait des connivences. On peut adapter cela à l'affaire Dutroux. Il y a eu des dysfonctionnements et il a dû y avoir des changements", ajoute-t-il.
Le drame du Heysel reste aussi gravé comme temps fort dans sa mémoire. "Une honte pour la Belgique", n'hésite-t-il pas à dire. "Les politiques n'ont pas su gérer. L'avocat est là justement pour tenter de dire ce qu'il s'est passé, qui est responsable de quoi. Et l'on se rend compte que beaucoup de gens se défaussent."
Mais il n'en est pas pour autant désespéré : "Les choses changent mais tellement lentement". S'est-il parfois senti impuissant ? "Souvent, mais j'ai toujours eu la volonté de continuer."
Il cite la place des parties civiles, "qui sont heureusement devenues des parties à part quasi égale. Mais il a fallu des années."
Dans le cadre de l'affaire Dutroux, comme dans d'autres, il a été souvent critiqué car il parlait beaucoup aux journalistes. "C'était une manière d'avancer. Je ne conçois pas mon métier sans la presse. C'est comme la vulgarisation. Le but est toujours d'informer pour que cela n'arrive plus."
D'où la boutade, qui circulait à l'époque dans les rédactions : Georges-Henri Beauthier donnerait même des interviews aux caméras de surveillance.
Ce qui, nous confirme-t-il aujourd'hui, était… vrai. "Le procès était long. On avait établi, avec les services d'ordre, une relation de camaraderie. Un jour, blaguant avec le chef du service d'ordre, je me suis tourné vers une caméra de surveillance et j'ai dit : 'Mes chers auditeurs, voici etc.'. Et tout le monde a dit : 'Il parle même aux caméras de surveillance", se remémore-t-il.
Mais il n'en tient rigueur à personne : "Cela montre qu'il faut aussi accepter que l'on vous critique, même si vous êtes à l'origine de la blague. Et pour beaucoup, c'est difficile. Le 'c'est pas moi, c'est l'autre' ne fait pas avancer la justice. Je m'occupe souvent de parties civiles. C'est souvent le miroir que j'ai."
Une nouvelle pierre à l'édifice
Il a, dit-il, aujourd'hui envie de faire autre chose que d'être l'"avocat de clients". Mais il continuera à porter des combats. "Je vais devoir prendre le temps de choisir", ajoute-t-il. Mais le droit ne sera pas forcément loin.
Une cause le tient particulièrement à cœur. Il s'est récemment rendu en Irak avec d'autres avocats. "J'y ai vu l'horreur des drones utilisés contre les Yézidis et les Kurdes pour leur dire : vous devez partir. C'est comme un jeu vidéo. Un monsieur derrière l'écran décide qui sera la cible". Il veut se battre pour que l'on parvienne à interdire ces drones qui, en plus, font usage d'armes à fragmentation, pourtant interdites.
"Ceux qui utilisent ces drones n'ont plus besoin de justice internationale. Ils décident qui on tue sans autre forme de procès", commente-t-il. "Il faut que le Parlement européen s'en occupe."
Il n'en doute pas, ce sera un combat de longue haleine, mais il aimerait apporter sa pierre à l'édifice.
Il revient sur sa vocation d'avocat : "La seule chose que j'ai voulu faire, c'est rester loyal, en n'utilisant jamais d'arguments déloyaux ou que je savais faux. On peut dire les choses sans gueuler et sans blesser. On peut rester courtois et souriant même quand on dit des choses difficiles."