Hervé Hasquin: "Supprimer les examens est une honte. Pire, une faute sociale"
Les épreuves externes certificatives (CEB, CE1D, CESS) débutent mercredi. Les examens "classiques" sont, eux, annulés dans certaines écoles. L'ancien ministre Hervé Hasquin dénonce "un laisser-aller qui nuit avant tout aux plus défavorisés".

- Publié le 13-06-2021 à 17h25
- Mis à jour le 14-06-2021 à 06h30

Hervé Hasquin multiplie les casquettes. Libéral, historien, il est aussi ancien recteur, de l'ULB, où il fut également professeur (notamment en histoire moderne), ancien chercheur au FNRS et, bien sûr, ancien ministre (ministre-Président MR de la Communauté française), entre autres. Ce qu'il observe aujourd'hui ne lui plaît pas et l'amène à prendre la parole dans une charge contre ce qu'il qualifie de "laisser-aller" ambiant, pour défendre l'exigence.
"Le déterminisme social intervient souvent pour expliquer la réussite ou l'échec, constate-t-il. Ce problème reste entier. Or, quelle est l'arme de celui que la fortune et le milieu familial et social ont moins favorisé ? C'est la qualité de son diplôme. C'est pourquoi il faut faire quelque chose."
Pourquoi souhaitez-vous tirer la sonnette d'alarme maintenant ?
Parce que les discours qui plaident pour faciliter la tâche des élèves et des étudiants se multiplient. Or, ce faisant, ce sont les moins privilégiés que l'on fragilisera encore plus, au final. En 1773-1774, Denis Diderot dénonçait déjà le problème des barrages culturels et plaidait, pour les combattre, en faveur d'une instruction publique commune et gratuite. Près de 250 ans plus tard, nous n'y sommes toujours pas. L'enseignement de masse tel qu'on le conçoit aujourd'hui présente plusieurs tares. Il ne devrait pas être synonyme de "diplômer tout le monde" ou de "baisser les exigences". Le laxisme est une grosse erreur qui porte préjudice aux moins favorisés, encourage la nonchalance, la démotivation, principalement chez ceux qui n'ont pas, dans leur entourage, un moteur pour les forcer à avancer.
À l'enseignement de masse, on peut opposer l'élitisme. Est-ce cela que vous défendez ?
Pas du tout. En France, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Éducation nationale sous Mitterrand, vantait "l'élitisme républicain". En réalité, c'est cela le danger. Pour moi, il faut viser l'excellence, pas l'élitisme. C'est tout différent.
Mais qu'est-ce qui vous permet de dire qu'on n'y travaille pas aujourd'hui et qu'il y a laxisme ?
Je prendrai deux exemples. D'abord, le décret Paysage avec la possibilité de reporter de nombreux crédits. Je soutiens complètement la ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Glatigny (MR), dans son projet de clarifier la notion de réussite et d'imposer des durées limites pour valider ses études. Les statistiques sont inquiétantes. Avant le décret Paysage, 19 % des boursiers réussissaient leur bac en trois ans. Depuis, on est tombé à 14 %. C'est dramatique.
Ensuite, la décision de supprimer les examens prise par WBE (l'enseignement organisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles, NdlR). C'est une honte. Pire, une faute sociale. Les dynamiques d'apprentissage sont freinées, surtout au sortir d'une longue crise où l'enseignement à distance a favorisé le décrochage. Il fallait faire le contraire : redonner des échéances. L'enseignement subventionné des communes et provinces sauve l'honneur. Quant à l'enseignement libre, il reste sur ses rails. Après, on s'étonnera qu'il devienne encore plus lourd. Ce qui se passe n'aide en tout cas pas l'enseignement officiel.
Vous n'allez quand même pas juger les écoles sur le fait qu'elles organisent ou pas des examens, surtout en cette période où la bienveillance est recommandée ?
On peut être bienveillant, bien sûr. Mais supprimer les examens, c'est autre chose… Un examen est aussi un rite de passage qui permet d'aller de l'avant, symbole de progrès. En outre, quelle valeur a un diplôme sans examens ? Beaucoup d'étudiants s'inquiètent, à juste titre d'ailleurs, du risque de voir leur diplôme dévalorisé. C'est la raison pour laquelle il ne pouvait pas être question d'accorder 10/20 à tout le monde, comme revendiqué sous prétexte d'année difficile avec la pandémie. Cela me rappelle les années 70-80 en Italie, période de grande tension. La tendance était alors au 12/20 pour tout le monde. Résultat : les plus fortunés sont partis étudier ailleurs et le diplôme des autres n'a plus été reconnu.
Vous défendez alors la méritocratie ?
Non, elle présente aussi ses dangers. Dans The Rise of the Meritocracy, en 1958, Michael Young imagine ce que sera l'Angleterre de 2033. Il parle de "la révolte des nouveaux cancres". Ceux qui n'appartiennent pas à l'élite méritocratique se sentent lâchés et ils nourrissent un fort ressentiment contre "les sachants".
Il n'y a donc pas de solution ?
Si, et je pense qu'elle passe par une réflexion sur l'excellence dans tous les domaines. On a survalorisé l'intelligence cognitive. Il faut accorder bien plus d'importance aux capacités et spécialités techniques, à tous les talents.
N'est-ce pas ce que prévoit le Pacte pour un enseignement d'excellence ?
Je pense que le changement ne s'obtient pas par décrets. Entre-temps, si on persiste dans le laxisme, on risque d'aggraver l'inflation de diplômes. Y aura-t-il du travail pour tous ces jeunes ? Non. Autre conséquence : les salaires baisseront et peu de diplômés trouveront une rémunération à la hauteur de la valeur qu'ils donnent à leur diplôme. D'où la possible naissance d'une caste supplémentaire de mécontents…