"On est presque des sous-profs, il faut juste tenir": un enseignant sur vingt donne cours dans au moins trois écoles
La ministre Désir a détaillé les chiffres cette semaine. Les enseignants concernés témoignent. Ils évoquent le stress des trajets, la difficulté de connaître leurs élèves et de s'intégrer dans un établissement où ils passent peu de temps, et la surcharge de travail.

- Publié le 23-12-2023 à 08h59

"Je pense de plus en plus à me mettre en maladie pour être enfin libéré de toute cette pression…" A 52 ans, Bruno est professeur de pratique professionnelle (bois-construction) depuis 1993. Nommé en 2008, il assure pendant des années un cours de menuiserie dans une école de Rance. "Malheureusement, la direction a fermé notre belle section en septembre 2021, estimant qu'il n'y avait pas assez d'élèves", confie-t-il. Bruno est alors replacé dans un autre établissement, à Couvin cette fois. "Comme je n'ai pas un horaire complet, je dois le compléter ailleurs. En l'occurrence, à Jumet."
Au quotidien, l'enseignant supporte très mal cette situation. Le jeudi, par exemple, il termine à Couvin à 12 h 45 et son cours suivant commence à 13 h 05 à Jumet. "J'ai une vingtaine de minutes pour faire 45 kilomètres dans les bouchons de la N5. C'est tout bonnement impossible. Et quel stress !" En grignotant, au mieux, un sandwich au volant, avec la certitude que son cours commencera une fois de plus en retard.
Nombreux sont les enseignants qui, comme Bruno, doivent jongler entre deux, trois écoles, ou plus encore. Interrogée à ce propos en commission du Parlement, cette semaine, la ministre de l'Éducation, Caroline Désir (PS), a fait le point sur la question.
"Près de 83 % enseignent dans une seule école"
"En octobre, quasiment 83 % des profs donnaient cours dans une seule école, a-t-elle précisé. Environ 12 % enseignaient dans deux établissements. Enfin, 5 % d'entre eux voyageaient entre trois écoles ou davantage." Certaines fonctions sont plus touchées que d'autres. Logiquement, les "petits cours" en volume d'heures sont les premiers ciblés. C'est le cas de certains cours de pratique professionnelle, du cours de religion, de philosophie et citoyenneté, d'histoire, de géographie ou encore, en primaire, de seconde langue moderne ou d'éveil musical par exemple. "L'élaboration des horaires des membres du personnel relève des seules prérogatives des directions, a encore indiqué la ministre. De manière générale, celles-ci confectionnent les horaires en bonne entente, en prenant contact entre elles préalablement afin que les membres du personnel puissent assurer l'intégralité de leurs heures, dans l'intérêt de tous."
Professeur d'éducation musicale, Serge a longtemps fait partie des 5 % d'enseignants tenus de faire le plus de déplacements. "À un moment, j'ai donné cours en même temps à Chimay, Rance, Charleroi, Marcinelle et Mont-sur-Marchienne", évoque-t-il. Cinq adresses : qui dit mieux ? Aurore !
"En deuxième année de carrière, dans six écoles à la fois"
"Pendant ma deuxième année de cours, j'enseignais dans six écoles à la fois", se souvient-elle. À côté des problèmes de distances, l'enseignante de philosophie et citoyenneté dans plusieurs écoles de Liège souhaite mettre en avant d'autres difficultés. "Personnellement, je me déplace à vélo. Même si c'est ce qui va le plus vite, il faut quand même compter une vingtaine de minutes de trajet, raconte-t-elle. Alors quand j'ai deux cours en suivant, ce qui arrive, je dois soit partir plus tôt entre les deux, soit commencer plus tard."
"Mais le plus grave n'est pas là, ajoute-t-elle. Aujourd'hui, je donne 16 heures dans mon 'école-mère', 3 heures dans un autre établissement, et une seule à un troisième endroit. Enfin. Mais j'ai dû m'accrocher pendant les six premières années."
Un seul exemple concernant les conseils de classe. "À l'époque des six écoles, j'avais 385 élèves que je voyais peu. En plus, ces réunions se tenaient parfois en même temps. Quand je ne pouvais pas y être, je devais tout mettre par écrit : un gros travail. Et surtout, je n'étais pas au courant de ce qui se passait pour mes élèves dans leurs autres cours…" Dans le même ordre d'idées, les réunions des parents sont elles aussi multipliées par le nombre d'écoles, comme les plateformes où s'accumulent les messages des directions et des parents.
"Cet affreux sentiment de ne pas arriver à faire du bon travail"
À 34 ans, l'enseignante évoque la difficulté qui fut par conséquent la sienne pour s'intégrer en début de carrière. "En étant peu dans une école, on passe à côté de tout le relationnel, avec les collègues et avec les élèves. On ne croise personne dans les couloirs, en salle des profs. Bref, on ne fait pas partie de la vie de l'établissement, on n'est pas convoqué pour les événements (fêtes, voyages, etc.), on ne reçoit pas de soutien, de conseils, on ne sait pas qui est qui : nous sommes presque des sous-profs. Sans compter cet affreux sentiment de ne pas arriver à faire du bon travail."
Ce qui l'a sauvée ? C'est la passion de la philosophie et le contact avec les élèves. "Aujourd'hui, je les vois évoluer, j'évolue en même temps qu'eux, on grandit ensemble. C'est très agréable et ça a du sens." Et de conclure : "Avec le temps, les choses s'arrangent, il faut juste tenir."