Les libertés syndicales sont-elles vraiment menacées ? "Un dangereux précédent !" "On fait peur aux gens !"
Des milliers de syndicalistes ont défilé lundi à Bruxelles pour défendre le droit de grève et de manifester. Pour la FEB, les syndicats ont peur de leur ombre.

- Publié le 23-05-2023 à 06h29

Lorsque les organisations syndicales descendent dans la rue, c'est qu'elles sont inquiètes. Pour l'emploi, pour la sécurité sociale, pour le pouvoir d'achat, etc. Mais ce lundi 22 mai, leur inquiétude était peut-être encore plus fondamentale. Si des milliers de manifestants de la CSC, la FGTB et la CGSLB (18 000 selon la police, 25 000 selon les syndicats) ont défilé dans les rues de Bruxelles, c'était certes pour dénoncer le dumping social qu'ils perçoivent dans la mise sous franchise des magasins Delhaize, mais aussi et surtout parce qu'ils estiment que la capacité même des syndicats à mener des actions pour défendre leurs intérêts est de plus en plus mise à mal.
Le conflit social chez Delhaize a donné lieu à des interdictions de piquets de grève, des interventions de la part des huissiers de justice et à l'appel aux forces de l'ordre pour ouvrir les magasins. Pour les syndicats, il s'agit là d'attaques sévères au droit de grève. Pour eux, ces décisions de justice "font passer le droit commercial avant le droit d'action collective, ce qui constitue un dangereux précédent pour les mouvements sociaux".
Droit de grève vs droit de consommer
Interrogé lundi matin sur la Première, le président de la FGTB a jugé que Delhaize menace le droit de grève, "bien supporté par quelques magistrats". "Depuis le début du conflit, analyse Thierry Bodson, nous avons vu que les huissiers débarquaient sur les piquets de grève. Il faut savoir que ces huissiers donnent des astreintes de l'ordre de 1000 euros par client. Il s'agit d'un fait nouveau car jusqu'ici, l'huissier venait pour défendre le droit du travail face au droit de grève. Il s'agissait donc d'astreintes par gréviste. Ici, on est en train d'opposer le droit de grève et le droit des travailleurs à défendre leurs intérêts au droit de consommer. […] C'est une hiérarchie qui n'a aucun sens. Le droit de grève est un droit fondamental, la liberté de commerce n'en est pas un. On est donc ici en train de s'attaquer à l'essence même de la grève puisque la grève, c'est par principe nuire aux intérêts économiques."
Et pour le patron du syndicat socialiste, "la séquence Delhaize vient après des années de pourrissement des droits syndicaux et d'attaques incessantes contre les organisations syndicales", de la part de certains employeurs, de la justice et du monde politique.
Dans le viseur syndical, le projet de loi "anti-casseurs" du ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne (Open VLD), dont le champ d'application est perçu comme trop large et pouvant dès lors constituer un nouveau risque pour le droit de grève.
"Des droits et des obligations"
On s'en doute, les employeurs n'ont pas la même lecture du dossier. Pour Pieter Timmermans, CEO de la Fédération des entreprises de Belgique, "les syndicats ont peur de leur ombre". "Personne ne conteste le droit de grève, dit-il à La Libre. Mais aucun droit, ni le droit de grève, ni le droit d'aller travailler, n'est absolu. Il y a des limites à respecter. Et elles sont notamment fixées par l'Organisation internationale du travail, à Genève. L'OIT ne conteste pas le droit de grève mais bien qu'à travers le droit de grève, on interdise aux gens qui veulent travailler de rentrer dans l'entreprise. Les grévistes ne sont pas des intouchables. Ils ont des droits et des obligations. C'est le sens même de la démocratie. Et la justice ne fait qu'appliquer les règles. Il n'y a pas d'atteinte au droit de grève. On fait peur aux gens !"
Quant à l'opposition syndicale au projet de loi Van Quickenborne sur les manifestations, M. Timmermans la comprend "encore moins" : "Si j'étais syndicaliste, je serais heureux car le politique fait le nettoyage à la place des syndicats. Il fait en sorte que les casseurs ne puissent plus faire partie de leurs manifestations."
"Le climat a changé"
Alors, le droit de grève est-il réellement menacé ? On le voit, les avis divergent. Cependant, depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement Michel en 2014, "le climat a changé, avec des poursuites judiciaires assez étonnantes", analysait François-Xavier Lievens, chercheur en droit social à l'UCLouvain, ce week-end, dans L'Écho. En outre, selon l'expert, le projet Van Quickenborne "va dans le sens de la criminalisation de la contestation sociale. Or, en démocratie, les autorités publiques doivent être à l'écoute de la population qui s'exprime, pas essayer de la faire taire".