Les crises à répétition au Vatican imposent au Pape des réponses historiques
Six ans après son élection, François demeure en plein chantier. Les crises qu'il traverse interrogent en effet son Église dans toutes ses dimensions.

- Publié le 13-03-2019 à 11h33
- Mis à jour le 13-03-2019 à 11h35

Six ans après son élection, François demeure en plein chantier. Les crises qu'il traverse interrogent en effet son Église dans toutes ses dimensions.C'était le 13 mars 2013. Après deux jours de conclave, la fumée blanche et les cloches de Rome qui sonnent à la volée brisent le crachin du soir et l'incrédulité dans laquelle la renonciation de Benoît XVI avait plongé les catholiques un mois plus tôt. Au balcon de la basilique, le Pape qui s'approche ne dissipe cependant pas tous les mystères. Le cardinal Bergoglio, peu l'ont vu venir, et peu peuvent en dire grand-chose. Six ans plus tard, François est l'une des personnalités les plus connues de la planète, mais son pontificat reste cependant marqué par bien des points de suspension. Non pas que rien n'ait été fait, au contraire ; plutôt que chaque geste attend son achèvement et la levée de difficultés qui freinent les réformes engagées.
Cette année encore, bien des défis se dressent devant le Pape tant les derniers mois ont vu souffler sur l'Église des tempêtes très violentes.
1. Une année noire qui a touché l'Église dans sa globalité
C'est cet été que tout s'est accéléré. Aux États-Unis et en Allemagne, différents rapports ajoutent ces pays à la liste des États durement touchés pas les abus sexuels. L'orage éclate également en août, quand l'ancien nonce de Washington, Mgr Vigano, publie une lettre inédite demandant au Pape de démissionner pour avoir couvert, affirmait-il, le cardinal McCarrick, démis en réalité de ses fonctions pour abus sexuels. Cet hiver, devant la justice, c'est le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, et le cardinal Pell, ancien préfet du secrétariat pour l'Économie du Vatican, très proche du Pape, qui sont tombés devant la justice. À cela s'ajoutent la publication du livre Sodoma qui éclaire la pratique de l'homosexualité par certains prélats et la sortie d'un reportage d'Arte qui dénonce des abus commis sur des religieuses.
"Après six ans, et même si les problèmes prennent leur source en amont de ce pontificat, le Vatican craque de partout", résume la journaliste Virginie Riva, auteure de l'ouvrage Ce pape qui dérange. "Dans son histoire, l'Église a déjà connu de telles crises", ajoute Christophe Dickès, historien et auteur de nombreux travaux sur l'Église, dont Le Vatican. Vérités et légendes . "Mais ce qu'il y a de nouveau, c'est la caisse de résonance médiatique. Le moindre fait est désormais exposé sur la place publique et suscite une sorte de passion collective."
2. Des crises qui engagent une réflexion globale de l'institution
Le Pape, il y a six ans, était-il conscient de l'ampleur des scandales ? Sans doute non, avance Guillaume Goubert, rédacteur en chef de La Croix. En témoigne ce voyage de janvier 2018 qui le vit - mal renseigné par les siens - minimiser au Chili des crimes qui y avaient été commis. Une erreur sur laquelle il reviendra, mais qui laissera des traces.
Pour faire face, le Pape convoque un sommet sur les abus sexuels en février au Vatican. Bien qu'inédit, ce sommet, dont on attend encore les mesures concrètes, a laissé certains observateurs (pas tous) sur leur faim. "La rencontre était certes historique, note Virginie Riva , mais le fait que rien de concret n'en sorte interroge. Que cela veut-il dire de François ? Où cela bloquerait-il ? Je ne sais pas. En tout cas, alors que sa notoriété est sa meilleure arme pour faire bouger les lignes, sa réputation pourrait vite s'effilocher autour de la question des abus sexuels."
Vers où se dirige donc le pontificat, s'interroge en substance Virginie Riva ? Et qu'en resterait-il si le Pape venait à mourir ? Aurait-il eu le temps d'inscrire les changements dans la durée ? La question est compliquée. Ici non plus cela ne veut pas dire que rien n'a été fait. Plutôt que chaque crise appelle le Pape à apporter des réponses plus vastes.
3. Des réponses qui placent l'Église devant une nouvelle ère
Ces réponses ne peuvent pas en effet n'être que managériales. L'Église est telle qu'une réflexion sur ses structures engage des interrogations anthropologiques, voire canoniques. Lutter - comme le veut François - contre le cléricalisme qui place les prêtres sur un piédestal parfois inapproprié, revient immanquablement à interroger leur statut. Si l'Église évolue donc lentement, ce n'est pas seulement à cause de sa taille : c'est aussi qu'elle s'appuie sur une tradition bimillénaire qu'elle ne souhaite pas brader d'un revers de la main.
Au vu des questions qui surgissent, et dont "les plus importantes sont le rôle des laïcs et celui des femmes", les débats s'articuleront "entre ceux qui craignent que si on commence à changer des choses tout parte à vau-l'eau, et ceux qui sont prêts à prendre des risques face à la situation existante pour essayer de relancer l'Église", pronostique Guillaume Goubert.
Face à ces questions, le Pape lance les débats sans toujours énoncer la manière dont il souhaite les voir aboutir. Le dossier du célibat des prêtres qui surgira en octobre lors d'un synode consacré à l'Amazonie en est un exemple. À titre personnel, le Pape est contre une révision de la règle. Mais il laisse le débat ouvert pour répondre à des cas particuliers. Cela est suffisant, aux yeux de certains, pour envisager des inflexions futures.
C'est donc l'Église dans ses évolutions institutionnelles, pastorales et anthropologiques que ces crises interpellent. À cet égard, elles placent sans doute le pontificat de François au pied d'une nouvelle ère pour l'Église, alors que les réformes ne devraient pas toucher la doctrine, selon Christophe Dickès. Ce contexte explique néanmoins la prudence avec laquelle il faut jauger le pontificat. "Comme l'a dit le dominicain anglais Timothy Radcliffe, le concile de Trente a fait émerger un modèle de l'Église qui s'appuyait sur une élite très formée qu'étaient les prêtres. Ce modèle a bien fonctionné, mais il est aujourd'hui à bout de souffle. Il faut en inventer un nouveau qui durera ce qu'il durera. L'histoire de l'Église n'est pas linéaire, et sur vingt siècles il y a eu différentes façons de la vivre et de la penser, souligne Guillaume Goubert. Nous sommes à un moment charnière et peut-être relativement long ."
Néanmoins, si le Pape n'a pas encore obtenu tous les résultats souhaités, il a imposé à l'Église un style indéniable qui se résume par cette image qu'il utilise souvent : celle d'un hôpital de campagne qui vient au-devant des blessés. De la sorte, il a également imposé une ligne de conduite à son institution pour mener les réformes. C'est son vrai bilan. Cette ligne a été définie en 1950 par Yves Congar, un dominicain qui l'a fortement influencé. La vraie réforme, explique en substance ce dernier, s'enracine dans l'attention pastorale et se pense en fonction des marges, des périphéries, pour qu'elles puissent retrouver une place dans l'institution. Elle invite à rénover aussi bien les structures qu'à viser les conversion des cœurs, ajoute Christophe Dickès. Et cela tout en dialoguant avec le monde, mais sans céder aux idéologies du moment. Une ligne de crête périlleuse.