Et si demain l'État se retirait de l'école ?

- Publié le 30-01-2019 à 15h15

C'est la question que pose le Girsef (UCLouvain), en observant un système scolaire de plus en plus fragmenté.
Et si, demain, les systèmes éducatifs nationaux, tels qu'on les connaît, gérés qu'ils sont par l'État, disparaissaient progressivement ? C'est une des hypothèses que le Girsef avancera à l'occasion de ses vingt ans.
À l'heure de la vaste réforme qu'est le Pacte d'excellence, une telle question paraît anachronique. Plus que par le passé, le gouvernement semble vouloir coordonner le système scolaire afin d'en améliorer l'efficience.
Historiquement, à la différence de la France, la Belgique n'a jamais privilégié un système très "intégré". Pour faire droit à sa neutralité constitutionnelle, à la pluralité convictionnelle, pédagogique et démocratique de ses citoyens, l'État a mis sur pied un système qui se structure par différents réseaux d'enseignement. Ceux-ci doivent répondre aux finalités que fixe l'État en matière d'instruction, mais sont libres, notamment quant à la pédagogie à adopter.
L'essor de l'éducation à domicile
Le Pacte fait droit à cette pluralité philosophique, bien qu'il participe à la logique des réformes de ces dernières années qui ont rendu le système (au niveau de sa machinerie institutionnelle) plus homogène. "Oui, différents indices laissent croire qu'il y a davantage d'interventions des pouvoirs publics. Et pourtant, cela ne nous empêche pas de poser un diagnostic de fragmentation du système scolaire, affirment les chercheurs du Girsef. Mais les lignes de fragmentation qui apparaissent sont nouvelles."
Pour étayer leur hypothèse, Bernard Delvaux, chercheur à l'UCLouvain, Branka Cattonar, Alice Tilman et Lisa Devos, chercheuses au Girsef, citent trois exemples.
Le premier est celui du nombre croissant d'acteurs, d'associations, d'organisations qui viennent au sein des écoles donner des formations de quelques heures pour "éduquer à…". "À travers ces acteurs, les élèves pourront être éduqués à l'écologie, la citoyenneté, la vie affective…", explique Lisa Devos. Les établissements, parfois des profs individuellement, choisissent et sélectionnent certaines thématiques et acteurs, ajoute-t-elle, constatant que cette démarche, s'accroissant, contribue à différencier l'offre pédagogique des écoles.
Le deuxième exemple a trait à l'essor, encore marginal mais réel, de l'enseignement à domicile. Il témoigne de la volonté de certaines familles de créer un espace qui, au contraire des écoles classiques qui ne peuvent appréhender l'enfant qu'en tant qu'élève plus ou moins performant, serait capable de prendre en compte le jeune, et de le reconnaître dans toutes les dimensions de son être, précise en substance Alice Tilman.
Dans la logique d'une modernité libérale
Le troisième exemple, évoqué par Branka Cattonar, souligne la diversification des métiers éducatifs dans et hors de l'école. "Les élèves sont aux mains de plus en plus de professionnels différents via les coachs personnels, les métiers tels que la logopédie, les écoles de devoirs… Ces professionnels viennent travailler sur les problèmes spécifiques que rencontre l'enfant, mais ne se coordonnent pas toujours entre eux. Cela traduit une hyperspécialisation, qui contribue à son tour à fragmenter le système et la prise en charge qui est faite des élèves."
Ces exemples, en plus de la croissance importante d'écoles nouvelles structurées autour de pédagogies actives (écoles Steiner, Montessori, Citoyennes…) témoignent, aux yeux du Girsef, d'un système qui se différencie.
"Si on fait de la science-fiction, avance Bernard Delvaux, on pourrait imaginer à terme une éducation sans système national. L'État ne remplirait plus qu'un rôle de régulateur d'un espace d'offres éducatives variées, tantôt transversales, à la manière d'une école, tantôt plus ciblées. Il se chargerait de labelliser ces opérateurs éducatifs de tous types. Les parents pourraient composer plus librement le parcours d'éducation de leur enfant, en fonction de son profil, de leurs attentes, et des évaluations externes qui, à la fin de chaque module, mesureraient les acquis et dès lors les modules accessibles par la suite."
On n'en est pas là en Belgique. Mais le Girsef, sans émettre de jugements, constate que le système éducatif, à l'exemple d'une société aux normes plurielles qui ne parvient pas à définir un "bien commun", peine à se rassembler autour d'un objectif commun clairement défini. "On ne parvient plus à se mettre d'accord sur ce qu'est une société idéale, et comment l'école pourrait y mener. Les seuls consensus portent alors sur les dispositifs, les modes de régulation, les compétences à atteindre, davantage que sur des valeurs à transmettre."
Actuellement, le système belge et ses différents réseaux "actent la pluralité des valeurs et des normes dans notre modernité", conclut le professeur Benoît Galand. D'où la logique belge, en forme d'équilibre, qui reconnaît que les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants, et qui leur permet de choisir plus ou moins librement, au sein d'un même système éducatif, l'école de leur choix.
Sans doute, c'est l'hypothèse du Girsef, la société libérale et mondialisée actuelle poussera-t-elle cette logique de liberté individuelle. Jusqu'à mettre à mal l'idée d'un système scolaire national ?