Marche des jeunes pour le climat : "La mobilisation est à la hauteur de l'inaction politique"

- Publié le 17-01-2019 à 20h18
- Mis à jour le 17-01-2019 à 20h20

Professeur de sociologie à l'Université de Liège et à Paris I Sorbonne, chercheur au FNRS et spécialiste des mouvements sociaux, Bruno Frère qualifie de " colossal et énorme " le nombre d'élèves présents ce jeudi dans les rues de Bruxelles.
Comment expliquer le succès de cette mobilisation ?
Je pense que l'on peut expliquer une telle mobilisation d'abord parce que les réseaux sociaux permettent l'organisation rapide et massive de mouvements contestataires ; qui plus est sur un sujet aussi tendu que celui du climat. Il me semble également que la mobilisation est à la hauteur de l'inaction politique. Entre le constat de la gravité de la situation planétaire, et l'absence d'initiatives politiques coordonnées au niveau européen par exemple, la faille est flagrante. Et les jeunes le remarquent. D'autant que si rien ne bouge, c'est souvent au nom d'impératifs économiques et productivistes dont ils ne mesurent pas bien l'importance. Sans oublier qu'ils réalisent désormais très clairement la catastrophe qui leur pend au nez, dont ils vont hériter de notre part, et à partir de laquelle ils devront se débrouiller. Je pense enfin que si la question du climat fédère de la sorte, c'est qu'elle est interclasse, qu'elle transcende les communautés et les origines sociales.
Cela signe-t-il une repolitisation de la jeunesse ?
Je ne fais pas partie de ceux qui se larmoient ou déplorent une dépolitisation de qui que ce soit. Le constat d'un rejet des formes conventionnelles de la politique, comme du rejet des partis et des syndicats, on le fait depuis cent ans. Je n'y crois pas, et je ne crois pas à la dépolitisation des jeunes. Pour moi, l'ordinaire des gens reste très politisé. La vraie question que l'on peut se poser après la forte mobilisation des élèves ce jeudi, c'est de savoir si cette question du climat va se conjuguer auprès de l'ensemble avec les questions sociales - inégalités, etc. - qui découlent des dérèglements climatiques. Je ne suis pas certain que ce sera le cas, et que ces liens seront tout à fait perçus.
On a l'impression que chaque génération se retrouve autour d'un combat particulier qui peut chasser les précédents : la lutte contre le racisme, contre les inégalités sociales… Les jeunes d'aujourd'hui vont-ils se retrouver autour des questions climatiques ?
Je serais plus nuancé. Je pense que si la mobilisation a connu une telle ampleur ce jeudi, c'est que, pour la première fois, ces jeunes se sentent menacés dans leur existence. Ils voient ce que les changements climatiques vont engendrer dans leur vie à eux. Il faut d'ailleurs noter que les grandes luttes contre le racisme ou les inégalités s'enracinaient aussi dans des vécus existentiels profonds. Je pense que vous avez raison de dire qu'il y a une succession de ces luttes, mais je ne suis pas certain qu'elles s'excluent l'une l'autre. Si vous allez auprès des jeunes les plus politisés, ou dans les "Zad", les zones à défendre en France, vous verrez que les questions écologiques se conjuguent aux questions sociales ou au soutien aux migrants par exemple.