Nabil, un ancien djihadiste: "En prison, tu es parfois plus heureux que dehors"
Condamné pour terrorisme dans les mêmes dossiers judiciaires que les terroristes de Paris et l'un des kamikazes de Bruxelles, "Nabil", la vingtaine, tente de reprendre le cours de son existence. Récit d'un retour à la vie.
- Publié le 17-11-2016 à 06h30
- Mis à jour le 17-11-2016 à 09h09

Condamné pour terrorisme dans les mêmes dossiers judiciaires que les terroristes de Paris et l'un des kamikazes de Bruxelles, "Nabil", la vingtaine, tente de reprendre le cours de son existence. Récit d'un retour à la vie.
Sa vie de djihadiste
On l'appellera Nabil. Il est un tout jeune homme, âgé de la vingtaine, originaire de la Région bruxelloise. Il fait partie de la soixantaine de personnes condamnées dans les fameux procès du gourou du djihad Khalid Zerkani. Ces procès qui ont vu notamment la condamnation par défaut d'Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh, membres du commando des terrasses des attentats de Paris, et de Najim Laachraoui, kamikaze de Zaventem et artificier du 13 novembre.
Nabil n'a pas fait appel : il a été condamné, définitivement, en tant que simple membre d'une organisation terroriste, à plusieurs années de prison avec sursis pour ce qui excède les mois de prison qu'il a effectués.
Il vit aujourd'hui avec sa compagne dans un appartement sobre, à Bruxelles. Il a trouvé un travail qui lui plaît.
Les premiers partis : des Héros
Sollicité par nos confrères de La DH, il a accepté de témoigner pour dire son quotidien, rétablir des vérités, remettre les choses dans leur contexte. Il n'a accepté l'interview qu'à la condition que son nom et son image ne soient pas diffusés et qu'on ne puisse pas l'identifier. "Sinon la vie que je reconstruis sera fichue. Je perdrai mon boulot sur le champ, tout sera fini. Quand on dit le mot 'terrorisme', les gens ont peur. Aujourd'hui, je ne parle pas de ça autour de moi. Ma compagne, mes parents, mes frères, mes amis sont au courant. Ils m'ont posé des questions, j'ai répondu, ils ont accepté."
Pour lui, tout débute à la fin de l'année 2012. Nabil est encore mineur, un gamin qui voit la révolte en Syrie contre Bachar El Assad, les enfants qui meurent par milliers, les villes bombardées. C'était le temps d'avant, quand le califat de l'État islamique en Irak et au Levant n'existait pas, que le grand public n'imaginait pas la possibilité d'attentats sur le sol européen. "Ça a commencé à Vilvorde. Cinq gars sont partis, ils étaient les premiers foreign fighters . Ça a fait un grand boum. Ces types étaient vus comme des héros ! Au début, c'était des gars partis pour aider, pour libérer les Syriens de l'oppression. Même Obama était d'accord avec leur combat", souffle Nabil, depuis son canapé. Avait-il des idées si religieuses ? "Non, pas trop. J'ai été éduqué dans l'islam par mes parents. Mais à 15-16 ans, je négligeais la religion, j'étais dans les sorties, je n'y pensais pas."
Son voyage en Turquie
Avec un copain d'enfance, Nabil décide de contacter un Bruxellois qu'il sait organisateur de départs vers la Syrie. C'est ainsi qu'il entre dans la sphère de Khalid Zerkani, gourou de toute une clique de jeunes désœuvrés rêvant d'horizons lointains. Et parmi eux, de vrais fous de Dieu, auteurs par la suite des pires crimes commis en Europe au XXIe siècle.
Zerkani était appelé "Papa Noël", parce qu'il donnait des cadeaux, de l'argent aux jeunes sur le départ.
Comme des dizaines d'autres jeunes, Nabil a reçu de l'argent de Zerkani pour partir en Syrie. Mais il ne souhaite pas en dire plus, par crainte de représailles. Finalement, fin 2013, Nabil part en Turquie, à Antalya, avec sa compagne et de l'argent prévu pour passer la frontière. Il devait aussi ravitailler des djihadistes belges de Syrie. "Un jour, je l'ai laissée à l'hôtel et je suis parti. J'allais rejoindre la Syrie. Mais j'ai réfléchi. J'ai pensé à ma femme, à ma vie de famille. Alors j'ai fait demi-tour."
Ils sont finalement rentrés ensemble en Belgique, sans être allés au bout.

Le gourou Khalid Zerkani. (DR)
Son arrestation et son procès
Fin de l'histoire ? Non. Nabil ne le sait pas encore mais il est pisté par l'antiterrorisme depuis des mois. En février 2014, c'est la grande rafle. Des dizaines d'interpellations à Bruxelles, Schaerbeek, Laeken, Vilvorde, etc. Dont un gros poisson, Khalid Zerkani, et plein de petits, dont Nabil.
"Quand on vient m'arrêter, je ne prends pas ça au sérieux", assure Nabil. "Pour moi, je n'étais pas un terroriste. C'est ce que j'ai dit au policier. Mais lui m'a dit qu'on me soupçonnait d'être un recruteur et que je risquais 15 ans de prison. Je lui ai ri au nez. C'est plus tard que je me suis rendu compte. Je me suis rendu compte aussi qu'il ne fallait pas prendre la police antiterroriste pour des cons car ils savent ce qu'ils font".
"ça sentait très mauvais"
Retour en arrière : en février 2014, le thème des départs en Syrie fait la Une des journaux mais il n'est pas encore question d'attentats. Puis survient mai 2014 et l'attentat du Musée juif, la première action sur sol belge de l'État islamique pas encore proclamé. C'était le monde d'avant.
En attendant, en prison, Nabil poursuit sa vie. "Il y a des moments où, en prison, tu es plus heureux que dehors. Tu n'as pas à travailler, tu peux regarder la télé, fumer des cigarettes, rigoler avec les copains".
C'est peu avant sa libération qu'il comprend ce qu'il risque vraiment. La procureure fédérale demande la requalification de sa prévention en dirigeant d'organisation terroriste…
Mi 2014, Nabil est libéré et attend son procès. "J'y suis allé confiant", dit-il. Pourtant, les mauvaises nouvelles s'accumulent. Il y a l'attentat de Charlie Hebdo et de l'Hypercacher, le 7 janvier 2015. "Là, je me suis dit que ça sentait très mauvais. Que les juges allaient être persuadés que nous tous, nous ne rêvions que de raser l'Europe, que nous avions un plan pour faire régner la terreur, couper des têtes, violer des femmes, faire des attentats."

Nabil et sa compagne avaient séjourné à Antalya. C'est là qu'il a décidé de ne pas franchir le pas et rentrer en Belgique.
La vie d'après : en couple et au travail
Il reprend son souffle et évoque les attentats de Paris, commis par des membres du réseau dont il a fait partie. "Il faut comprendre une chose. Nous, quand nous y sommes allés, nous ne savions pas tout ça. Le type qui veut aujourd'hui aller en Syrie, je le déteste. Nous, on ne voyait pas tout ça. L'État islamique n'existait pas en Syrie. Je ne suis pas d'accord d'aller se faire exploser dans des restaurants, ou faire un massacre dans une salle des fêtes, c'est juste fou. C'était quoi l'intérêt ? Toucher la France ? Ils ont surtout touché des familles, fait des orphelins. Dans mon histoire, il n'a jamais été question de faire tout ça."
Finalement, le tribunal correctionnel a disqualifié la prévention et condamné Nabil à une peine relativement clémente, en tant que membre d'organisation terroriste. Il a pu recouvrer la liberté et n'a pas fait appel. "Toute cette histoire, c'est fini pour moi."
Grâce à un proche, il a pu retrouver un boulot, sans avoir à montrer un certificat de bonne vie et mœurs qui l'aurait définitivement plombé : on ne donne pas un travail à quelqu'un désigné comme terroriste par un document administratif.
Chaque mois chez l'assistante sociale
Malgré son tout jeune âge, Nabil semble avoir trouvé un équilibre. "Cette histoire m'a rendu plus mature. Sans ça, je serais peut-être encore chez mes parents, à glander".
Sa vie est encore rythmée par les rendez-vous obligatoires chez l'assistante sociale, chaque mois. "Elle me demande mes fiches de paie, on discute de tout et de rien. Je dois lui dire si je rencontre des gens condamnés dans mon dossier."
Nabil a plusieurs copains d'enfance qui sont toujours en Syrie, depuis des années. "Je m'en fous un peu. Peut-être qu'ils sont devenus des barbares. Je n'ai plus envie d'y croire. Je ne pense plus à eux, à ça. J'essaye de vivre ma vie."
Pour vivre heureux, il essaye maintenant de vivre caché.
Me Hamid El Abouti: "Aucun employeur ne veut d'un terroriste!"

Me Hamid El Abouti est avocat au barreau de Bruxelles, conseil d'une dizaine de clients jugés pour des faits de terrorisme.
La réintégration des condamnés pour terrorisme est-elle possible ?
" Elle est très compliquée, notamment quand il s'agit de trouver un travail. Il faut en effet donner un certificat de bonne vie et mœurs, sur lequel est inscrite la condamnation pour appartenance à un groupe terroriste. C'est déjà compliqué pour ceux qui ont un casier judiciaire mais aucun employeur n'a envie d'avoir un terroriste chez lui ! Personne ne s'approche d'eux. La seule chance pour ces jeunes est de créer leur société et devenir indépendants. Ou de falsifier son certificat de bonne vie et mœurs. Autre chose à noter : les personnes condamnées pour terrorisme se voient saisir leur passeport par le ministère de l'Intérieur. Et pourtant, elles sont des centaines et il faudra bien qu'elles se réinsèrent…"