Parcours de réfugiés (5/6) : Haidar, artisan luthier mais papa avant tout
Haidar vient d'être reconnu réfugié et doit patienter six mois pour faire venir sa famille. Récit.
- Publié le 11-08-2016 à 10h37
- Mis à jour le 12-08-2016 à 10h42

Installé dans son atelier, Haidar Al-Jeshami s'affaire autour d'une large pièce en bois. Caché à l'arrière d'un bâtiment du centre de Molenbeek, c'est dans ce grand espace dévolu à l'artisanat qu'il fabrique des luths. Autour de lui, de nombreuses caisses renferment des outils en tout genre qui lui permettent de travailler au mieux le bois de ces instruments. C'est un artiste flamand qui lui a donné l'autorisation d'occuper le local gratuitement. Après avoir essuyé sciures et copeaux, il sert le thé sur son plan de travail.
Cela fait maintenant plus d'un an que l'homme de 42 ans a quitté la région de Bagdad, laissant derrière lui sa femme de 32 ans et ses deux enfants de 5 et 3 ans. Des luths, il en fabrique depuis toujours. Sa famille est en effet très réputée en Irak et ce, depuis plusieurs générations.
Les conseils de Facebook
Avant de partir le 22 juillet 2015 et de laisser sa famille à Bagdad, la réflexion a été longue. Mais la situation devenait bien trop difficile à Bagdad. Haidar a préféré risquer sa vie pour sortir sa famille de cet enfer.
La Belgique n'était pas sa destination préférée. Il préférait se rendre en Finlande. Mais le quadragénaire a changé d'avis lorsque, sur les nombreux groupes Facebook prodiguant des conseils pour un exil vers l'Europe, il a appris que l'obtention du statut de réfugié ainsi que le regroupement familial étaient plus rapides en Belgique.
Parti d'Izmir, en Turquie, il a été emmené vers une plage secrète à deux heures de route de là avant d'embarquer sur un bateau pneumatique. "J'ai payé 1 200 euros pour la traversée, le prix le moins cher. Dans l'embarcation, nous étions 64. Dans ce genre de bateau, il ne faut mettre ni trop ni trop peu de personnes car c'est à ce moment-là que cela devient vraiment dangereux", explique l'homme.
Après trois heures et demie de navigation, l'embarcation approche de l'île grecque de Chios. "A trente mètres de la plage, nous avons sauté du bateau. J'étais tellement excité que j'ai oublié de protéger mon téléphone et il a pris l'eau dans ma poche", explique-t-il en rigolant et levant les yeux au ciel. Après avoir passé deux nuits dans les rues de l'île et deux jours en camp, Haidar finira par donner ses empreintes et recevoir ses documents qui attestent de sa présence en Europe. "Pour que cela aille plus vite, j'ai dû mentir et me faire passer pour un Syrien. Les Irakiens sont généralement reçus en dernier et j'aurais encore dû attendre plusieurs jours."
Tout au long de la route qui le mènera vers la Belgique, Haidar ne fera que suivre les autres. "Sans smartphone, je n'avais plus aucune notion du jour, de l'heure ni de l'endroit où je me trouvais. Je ne savais pas me débrouiller seul et j'ai donc suivi les autres migrants."
Après avoir atteint la capitale autrichienne, l'artisan est monté à bord d'un camion qui l'a mené en Allemagne. De là, il devait rapidement prendre un train vers la Belgique. S'il se faisait prendre par la police allemande, il aurait dû demander l'asile là-bas. "Il y a beaucoup trop de réfugiés en Allemagne, la procédure de regroupement familial allait être trop longue."
L'épaisseur de l'enveloppe
Après être arrivé à Bruxelles le 7 août, Haidar a passé quatre jours au parc Maximilien, près de la gare du Nord. Il a ensuite été redirigé vers le centre d'accueil du Petit-Château, où il loge toujours. "On ne peut pas cuisiner là-bas, cela me manque. Le seul repas qui en vaille la peine c'est le poulet rôti-frites le mercredi", explique-t-il en rigolant.
Par chance, Haidar a été reconnu le 2 août dernier, après plus d'un an d'attente. "Quand j'ai eu l'enveloppe entre les mains, je me suis dit que tout était foutu. Mais en la soupesant je me suis ensuite dit que j'avais mes chances. En effet, si vous recevez une enveloppe plus lourde et bien chargée, c'est mauvais signe. On vous explique généralement sur plusieurs pages pourquoi vous n'avez pas obtenu le statut. La mienne par contre était légère, une ou deux feuilles seulement."
Haidar a tout de suite appelé sa famille pour leur annoncer la bonne nouvelle.
Deux mois pour trouver un logement
Haidar a la tête dans les nuages depuis qu'il a été reconnu réfugié. Mais un problème vient le ronger fréquemment. Alors qu'il loge toujours au Petit-Château, il a désormais deux mois pour trouver un logement. Dans le cas contraire, il se retrouvera à la rue. Le 2 octobre il devra donc avoir trouvé un appartement pour lui et sa petite famille.
En attendant l'arrivée des siens, il envisage de s'installer en colocation afin d'économiser un peu d'argent. Haidar est très investi dans la recherche d'appartements et se rend régulièrement sur les sites Internet spécialisés. Mais la garantie locative - qui correspond généralement à deux mois de loyer - ainsi que les réticences des propriétaires à l'égard des bénéficiaires du CPAS le freinent dans sa quête.
Une réputation à bâtir
Dans six mois, "inch'Allah", sa femme Alaa et ses enfants Sama et Abdallah poseront le pied sur le sol belge, en toute sécurité. Le père de famille aimerait s'installer avec les siens dans la région de Bruxelles. Il a choisi le néerlandais pour s'exprimer. "Le programme d'intégration est plus poussé, les cours sont obligatoires. Cela me poussera à faire beaucoup d'efforts."
Utiliser l'atelier gratuitement est une chance dont Haidar est bien conscient. Il a demandé à quelques amis, toujours en Irak, de lui envoyer certains outils spécifiques à la construction de luths laissés au pays. Si la réputation de sa famille n'était pas à faire en ce qui concerne la fabrication de ces instruments, en Belgique, il n'en est rien. Haidar doit se faire un nom.
Dès qu'il en a eu l'occasion, il a introduit une demande afin d'obtenir le permis de travail C. Désormais détenteur d'une carte d'identité, il bénéficie de tous les droits et travaille d'arrache-pied pour gagner un peu d'argent. Parmi les trois luths qu'il fabrique actuellement, deux sont déjà réservés.