Fitzgerald, la lucidité désenchantée

- Publié le 30-07-2021 à 07h37
Après avoir traduit Tendre est la nuit, Gatsby et quelques nouvelles de Francis Scott Fitzgerald (1896-1940), la romancière et professeur de littérature comparée à l'université de Caen Julie Wolkenstein vient de signer une nouvelle version française de Beaux et maudits (The Beautiful and Damned, paru en 1922). L'occasion de (re)découvrir ce roman trop longtemps resté dans l'ombre, qui met en scène un couple qui fascine par sa beauté et son ambition de vivre la plus belle histoire d'amour, avant de sombrer. Un texte palpitant, où l'on évolue entre noirceur et idéalisme.
Avant de traduire Francis Scott Fitzgerald, quelle place occupait-il dans le panthéon des auteurs que vous estimez ?
Il est l'un de mes deux ou trois préférés. Je l'ai découvert jeune, sans regard critique sur les traductions, donc sans avoir conscience que le texte que je lisais était filtré et pas toujours bien rendu : quand Fitzgerald a été traduit, il n'avait ni la considération, ni la légitimité, ni la notoriété qu'il a acquises, donc on se contentait de peu. Je n'ai compris qu'on pouvait travailler des auteurs étrangers à l'université qu'en découvrant la littérature comparée. Puis je l'ai mis au programme de mes propres cours, l'ai travaillé pour dépasser cette passion adolescente, très naïve. Et j'ai pris l'initiative un peu folle - parce que je ne suis ni traductrice de formation, ni même angliciste - de traduire Gatsby. À chaque étape, mon admiration et ma fascination n'ont cessé de croître. Donc je le place très haut, à peu près à l'égal de Proust, avec lequel il partage des similitudes.
Lesquelles ?
Je pense qu'aucun des deux n'en avait conscience, d'autant qu'il semble qu'ils ne se soient jamais lus l'un l'autre. J'ai l'impression qu'il y a chez Fitzgerald un attachement aux sensations du passé et une confiance dans la capacité de l'écriture à le faire revivre qui me paraissent très proches de Proust - même si Fitzgerald est plutôt un maître de la forme courte. Et puis il y a l'univers qu'ils décrivent : cette classe de nantis inactifs vouée à disparaître, cette oisiveté délétère et corruptrice, décrites avec beaucoup d'humour eux. Ils s'en moquent, tout en compatissant. Dans Beaux et maudits, la veine comique est frappante.
Jusqu'à l'autodérision : page 577, il parle d'une "fille idiote qui me demande si j'ai lu L'envers du paradis" !
C'est l'un des éléments audacieux du roman : s'auto-citer dans la bouche d'un personnage pour se dénigrer, soit à travers Richard Caramel, qui est une version noire de lui-même - un écrivain qui a connu le succès avec son premier roman mais se met à écrire des choses alimentaires et perd son inspiration.
Quand on pense que Fitzgerald n'a que 24 ans quand il écrit "Beaux et maudits"…
Il y a une énergie qui est celle de la jeunesse dans ce roman, mais aussi, déjà, une forme de lucidité sur lui, la jeunesse, les États-Unis, la société qu'il décrit, la guerre, la religion, Hollywood : c'est épatant. Il a le sens de l'observation, il sait saisir ce qui est en train d'émerger dans son époque et qui va s'amplifier. Comme s'il avait le pressentiment qu'il ne connaîtrait pas la vieillesse.
C'est d'ailleurs sur ces mots que vous terminez votre préface : "Il a 24 ans, et le regard qu'il pose sur la jeunesse est celui d'un mourant". Est-ce le décès de trois de ses sœurs en bas âge, dont deux avant sa naissance, qui peuvent expliquer cet état d'esprit ?
Dans son journal, il dit qu'il ne serait peut-être pas devenu écrivain sans ces décès. Mais d'autres éléments de sa vie peuvent expliquer cette maturité précoce : la faillite de son père, l'expérience du déclassement, cette sensibilité vis-à-vis de la précarité du bonheur, du sentiment amoureux, de la jeunesse. Tout chez lui est très menacé, éphémère.
Il y a d'autres éléments biographiques dans le roman : Gloria ressemble beaucoup à sa femme Zelda, il y a les fêtes permanentes, le besoin d'argent…
Tout à fait. Même s'il n'est qu'au début de son mariage, il semble que les extraits du journal de Gloria aient été copiés tels quels de celui de Zelda, qui s'en est d'ailleurs plaint. Cette matière biographique, on la trouve dans tous ses romans. S'il était capable d'invention, il a avoué que son matériau premier était ce qu'il vivait, ressentait, voyait. Mais c'est sa capacité à en faire de la fiction qui me paraît la plus intéressante.
Francis Scott Fitzgerald, "Beaux et maudits", traduit de l'anglais (États-Unis) par Julie Wolkenstein, P.O.L., 612 pp., 21,90 €, version numérique 16 €
