Histoire d'une renaissance
Ou comment l'Italie s'est relevée, après l'échec de la Coupe du monde, pour devenir championne d'Europe.
- Publié le 11-07-2021 à 23h06
- Mis à jour le 11-07-2021 à 23h03
Des mines hagardes. Des regards vides. Et les larmes éternelles de Gianluigi Buffon avec ses mots qui résonnent encore : "Désolé, désolé, désolé."
Le roc de Carrare est fissuré. Lui qui rêvait de devenir le premier joueur à disputer six Coupes du monde est effondré. Il n'y aura pas de 177e sélection. Pas de campagne de Russie.
À ses côtés, ses coéquipiers sont comme absents. Incapable de battre la Suède (0-0) qui s'est imposée 1-0 à l'aller, l'Italie se voit privée pour la première fois depuis 1958 d'un Mondial. Ce 13 novembre 2017, la Nazionale a touché le fond avant de remonter tout en haut lors de cet Euro. Jusqu'à s'offrir ce morceau d'éternité. En renaissant de ses cendres. Récit en sept chapitres.
Chapitre I
NOVEMBRE 2017 - MAI 2018
La recherche d'un sélectionneur
Gian Piero Ventura ne voulait pas démissionner ? La fédération a très vite scellé le sort de celui qui reste comme l'homme d'un incroyable fiasco. La révolution coupe la tête du sélectionneur mais aussi celle du président Carlo Tavecchio, qui huit jours après ce 0-0 pathétique, est prié de bien vouloir s'en aller. S'engage une lutte intestine.
Deux tours ne suffisent pas à trouver un nouveau président et poussent le président du Comité national olympique (CONI) à nommer Roberto Fabbricini au poste d'administrateur pour parer au plus pressé. À commencer par mener à bien la recherche d'un sélectionneur, mission qui incombe à Alessandro Costacurta.
Au royaume des Misters, un nom se dégage très vite : celui de Carlo Ancelotti. Le Toscan apparaît comme la solution parfaite. Son palmarès XXL plaide pour lui, il n'est pas associé à un club puisqu'il a dirigé la Juventus, Parme et l'AC Milan et il est surtout libre depuis son licenciement du Bayern le 28 septembre. 67 % des personnes interrogées par La Gazzetta veulent le voir nommé. Un plébiscite. Sauf que lui n'en a finalement pas envie après plusieurs appels du pied. Antonio Conte tente lui aussi d'avancer ses pions mais sa personnalité se veut clivante. Massimiliano Allegri ? Trop identifié à la Juventus pour fédérer. Claudio Ranieri se positionne aussi. Sans convaincre. Reste Roberto Mancini.
L'ancien attaquant vient de débarquer au Zenit mais sent qu'une telle opportunité ne se représentera peut-être pas. S'il n'est pas le plus désiré, il reste le plus motivé. Et après l'intérim de Luigi Di Biagio en mars, sélectionneur des Espoirs que certains auraient bien voulu installer, tout s'accélère. Mancini résilie son contrat à la fin de la saison en Russie le 13 mai. Le 14, il est nommé sélectionneur sans en faire une histoire d'argent : lui qui gagnait 4,5 millions d'euros par an hors bonus. Son discours, ambitieux, fait sourire à l'époque mais nettement moins maintenant : "Je veux ramener l'Italie où elle mérite d'être : sur le toit du monde et de l'Europe."
Chapitre II
MAI-JUIN 2018
Le temps des essais
Pendant que toute la planète prépare la Coupe du monde, l'Italie se projette sur son futur. Trois matchs sont au menu du premier rassemblement de l'ère Mancini. Le bilan dresse les contours de l'ampleur du chantier avec une victoire sur l'Arabie saoudite (2-1), une défaite en France (1-3) et un nul aux Pays-Bas (1-1). Mancini minimise les résultats. Pour lui, l'essentiel est ailleurs : "Perdre ne fait jamais plaisir mais ce genre de défaites nous donnera de l'expérience", explique-t-il après le revers à Nice, où il a posé certaines bases de son 4-3-3.
Chapitre III
AUTOMNE 2018
La quête du juste milieu
Là où ses prédécesseurs ont souvent été conservateurs, Mancini n'hésite pas à renverser la table. En septembre 2018, il frappe fort. Deux noms illustrent son pragmatisme. Dans la foulée d'un Euro U19 où il a explosé, le milieu Nicolo Zaniolo est appelé pour la première fois. Sans jamais avoir joué en Serie A. Il rappelle aussi Sebastian Giovinco, exilé en MLS depuis 2016.
Le 10 septembre 2018, la Squadra s'incline sur un score qui cache sa misère (1-0). Dans ce qui sera sa dernière défaite depuis. Mancini en tire les enseignements et range son 4-4-2 expérimental au fond d'un tiroir. Un mois plus tard, contre l'Ukraine, il dessine les lignes de son 4-3-3 en associant pour la première fois Jorginho, Verratti et Barella. L'Italie n'a plus perdu depuis.
Chapitre IV
OCTOBRE 2019
Opération qualification et séduction
Comme un clin d'œil, l'Italie reçoit la Grèce avec un maillot baptisé Renaissance. Et elle signe une 7e victoire en sept matchs qui lui permet de valider sa qualification pour l'Euro tout en prolongeant automatiquement le contrat de sélectionneur de Roberto Mancini. Sa victime du soir, John van't Schip, voit la Squadra en "favori de l'Euro".
Tout le pays est sous le charme. Figure tutélaire du football italien, Arrigo Sacchi adoube dans La Gazzetta l'un de ses successeurs qui "a mis en place des bases. Ses choix sont intelligents et positifs. Ce n'est plus un jeu négatif, défensif et ennuyeux. Ils progressent à chaque match".
Et Dino Zoff, dans Le Corriere dello sport, d'être quasi prophétique : "Ils peuvent gagner l'Euro."
Chapitre V
SEPTEMBRE 2020
Le déclic
Si elle est invaincue depuis 15 matchs, l'Italie n'a pas encore passé de test majeur quand elle se présente à Amsterdam en Ligue des nations. Mais, grâce à un but de Barella et à une vraie démonstration de son jeu déjà enthousiasmant devant un public connaisseur, elle marque les esprits et son territoire. "Cela fait du bien de revenir aux affaires", lâche Roberto Mancini.
Chapitre VI
JUIN 2021
La mise en orbite
Avec le recul, cela peut prêter à sourire. Mais être confrontée à la Turquie qui a montré ses muscles en battant la France et les Pays-Bas ces derniers mois n'est pas forcément un cadeau pour la Nazionale. Mais Roberto Mancini reste fidèle à sa ligne de conduite : "J'espère vraiment arriver au Final Four à Wembley. Il faut entrer sur le terrain avec du respect pour l'adversaire mais aussi la conscience que nous sommes une très bonne équipe." Qui affiche sa nervosité en première période avant de réciter son jeu en seconde pour s'imposer presque trop facilement 3-0.
Chapitre VII
JUILLET 2021
La marche en avant
Le grand frisson des matchs à élimination directe ne va pas paralyser les Italiens, qui ont eu peur contre l'Autriche. Face aux Diables, les Italiens jouent encore et encore pour finir par mettre fin au rêve d'une nation tout en entretenant le leur.
Contre les Espagnols quatre jours plus tard à Wembley, leur résilience face à un adversaire qui a eu presque deux fois plus le ballon (65 % de possession) force le respect. Et rappelle que cette Italie est en quelque sorte éternelle.
Jonathan Lange
