Avec sa nouvelle stratégie, la BCE sort-elle de son rôle ?

Avec sa nouvelle stratégie, la BCE sort-elle de son rôle ?
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Analyse Antonin Marsac Tout ça pour ça, serait-on tenté de dire", lance ironiquement Eric Dor, directeur des études économiques et professeur à l'IESEG School of Management de Paris et Lille. Ce jeudi après-midi, la Banque centrale européenne (BCE) a effectivement officialisé ce que beaucoup attendaient : elle fixe son nouvel objectif d'inflation à 2 %. Auparavant, et ce depuis 18 ans, il visait les 2 % mais devait rester légèrement inférieur. "Le Conseil des gouverneurs estime que viser un objectif d'inflation de 2 % à moyen terme est le meilleur moyen de maintenir la stabilité des prix", a signifié sa présidente, Christine Lagarde. "Cet objectif d'inflation est symétrique, ce qui signifie que les écarts négatifs et positifs sont également indésirables", précise la BCE. Ce qui veut dire que la politique monétaire se devra d'être "vigoureuse et ancrée dans la durée" pour corriger les écarts, en particulier si les taux directeurs devaient se rapprocher de "leur niveau plancher", avance l'institution. Cependant, une période d'inflation supérieure à moyen terme, soit une hausse des prix, n'est pas à exclure afin de corriger les forces déflationnistes qui pourraient revenir après la crise sanitaire.

"La BCE se montre prudente, c'est un peu flou, comme toujours en Europe, car il faut trouver un consensus avec des pays où les doctrines divergent. Mais Christine Lagarde annonce donc qu'il y aura une tolérance par rapport à cette inflation supérieure", explique Eric Dor.

Quel impact pour les citoyens ?

"L'indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) reste la mesure appropriée de l'évaluation de la stabilité des prix", affirme la BCE, mais admet que "l'inclusion des coûts des logements occupés par leur propriétaire dans l'IPCH permettrait de mieux rendre compte de l'inflation pertinente pour les ménages." Pour le moment, seuls les prix payés par les locataires sont pris en compte, ce qui fausse un peu le tableau. Mais "plusieurs années seront nécessaires" pour intégrer et évaluer cet aspect au modèle de calculs de la BCE.

Parmi les mesures exceptionnelles pour sa "politique monétaire vigoureuse", la BCE pourra également racheter massivement des dettes sur le marché pour favoriser l'emprunt et la consommation et donc stimuler l'économie, avec comme résultat espéré un réajustement à la hausse de l'inflation pour atteindre ces 2 %.

Les taux pourraient également rester bas, dans la même logique, pour favoriser la consommation et donc la demande par rapport à l'offre et, in fine, maintenir les prix à la hausse.

La BCE estime donc que les pressions inflationnistes actuelles - prix de l'énergie, prix des matières premières, pénuries d'approvisionnement - sont bel et bien temporaires et qu'elles ne devraient pas s'inscrire dans la durée.

"Les forces déflationnistes sont majoritaires depuis 2015. La crise de 2008 et l'austérité de 2011 ont provoqué un déficit de la demande. L'inflation actuelle est principalement due aux prix des matières premières, de l'énergie et au fait que l'appareil productif n'est pas encore remis alors que la demande est là", confirme Eric Dor. "L'intensification de la mondialisation met en concurrence les entreprises entre elles. Le commerce digital la renforce. Les modèles comme Uber, Airbnb, BlaBlaCar pèsent également sur les prix dans les différents secteurs", renchérit l'économiste, même s'il reconnaît que, par exemple pour Airbnb, ça peut pousser les prix des loyers ou des logements à la hausse également, mais ce n'est pas pris en compte dans l'indice des prix à la consommation.

"C'est aux politiques d'agir pour l'immobilier. Il faut favoriser un excédent d'offres pour réduire les prix, accorder des permis à tout-va, ce qui n'est pas le cas actuellement, en partie à cause des objectifs de réaménagement du territoire et des aspects environnementaux", glisse l'économiste à ce sujet.

La BCE sort-elle de son rôle ?

À propos d'aspects environnementaux, la BCE a également affirmé qu'elle prendra désormais en compte les facteurs environnementaux et va retravailler son appareil d'analyse pour mieux intégrer ces aspects. "Ce ne sont pas que des mots, mais un engagement. Sur ce thème, nous ne pilotons pas le bus, mais nous devons tous regarder dans la même direction", a justifié Christine Lagarde.

"C'est sans doute l'aspect le plus intéressant, c'est un changement de modèle. Certains estiment, notamment en Allemagne, que la BCE, qui est une institution non élue démocratiquement, sort de son rôle et que les mesures climatiques sont idéologiques et politiques. Que la BCE ne devrait pas décider quelles entreprises pourront se financer facilement ou non. Mais Christine Lagarde répond que les entreprises dites sales, avec un bilan carbone important, font peser un risque et que celui-ci pourrait impacter la stabilité des prix", explique Eric Dor, avec les dangers liés aux récoltes, aux catastrophes naturelles et autres en ligne de mire.

"La BCE revoit ses critères d'éligibilité" pour le rachat d'actifs comme les obligations et exigera des informations quant à l'impact environnemental, ajoute-t-il. "Elle devrait donc faire baisser le coût de financement des entreprises dites propres et augmenter celui des entreprises dites sales. La BCE avait demandé, de manière quasi militaire, d'assainir les banques après la crise des subprimes. Elle pourrait le faire désormais pour empêcher que les banques soutiennent des entreprises qui représentent un risque pour le climat", conclut-il. Reste à voir comment la BCE appliquera, concrètement, ces futures nouvelles règles. Un plan détaillé sera dévoilé en 2022, avance l'institution.

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