Faut-il, à ce stade, vacciner en priorité les 12-15 ans ? Certainement pas

Santé L'avis de deux experts avant la publication de l'avis du Conseil supérieur de la santé.

“Il ne faut pas utiliser la vaccination des adolescents et des enfants pour compenser un chiffre de couverture vaccinale qui n’avancerait pas assez vite dans les tranches d’âge adultes. Ce serait une grosse erreur”, souligne le Dr Yves Coppieters, médecin épidémiologiste.
“Il ne faut pas utiliser la vaccination des adolescents et des enfants pour compenser un chiffre de couverture vaccinale qui n’avancerait pas assez vite dans les tranches d’âge adultes. Ce serait une grosse erreur”, souligne le Dr Yves Coppieters, médecin épidémiologiste. ©BELGAIMAGE

Il y a un mois, l'Agence européenne des médicaments (EMA) approuvait l'utilisation du vaccin anti-Covid Pfizer/BioNTech pour les 12-15 ans, alors que l'Agence américaine du médicament (FDA) avait donné son feu vert le 10 mai. Largement utilisé dans ce groupe d'âge depuis lors aux États-Unis et au Canada, il fait l'objet de réflexion chez nous quant à préciser la stratégie à suivre. Si la Conférence interministérielle (CIM) de la Santé publique a décidé, le 24 juin, de proposer la vaccination contre le Covid-19 aux jeunes de 12 à 15 ans présentant des comorbidités, le Conseil supérieur de la santé (CSS) publiera d'ici la fin de semaine un avis concernant la vaccination des autres jeunes de 12 à 15 ans. D'ici là, La Libre a interrogé le Dr Pierre Smeesters, pédiatre infectiologue à l'hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola (Huderf) et le Dr Yves Coppieters, professeur à l'école de santé publique de l'ULB et médecin épidémiologiste.

Ce vaccin devrait-il aujourd'hui être donné en priorité aux 12-15 ans ?

Y. C. : Sûrement pas. La priorité de la vaccination doit rester les groupes cibles, les populations à risque, c'est-à-dire les plus de 65 ans et les personnes avec des comorbidités. Il peut y avoir parmi les 12-15 ans, des jeunes avec comorbidités. Ils deviennent alors des groupes prioritaires. Mais envisager l'ensemble des 12-15 ans comme une priorité pour la vaccination à ce stade-ci, certainement pas.

P. S. : Avant de vacciner les 12-15 ans - parmi lesquels il faut bien distinguer un enfant de 12 ans et un ado pré pubère de 14 ans, ce groupe d'âge étant en effet extrêmement diversifié -, il faudra d'abord vacciner les 25-45 ans, puis les 18-25, et ensuite on descendra encore dans les tranches d'âge. N'oublions pas que le nombre de vaccins reste encore limité et la priorité doit donc être donnée aux adultes.

Quels sont les éléments qui plaideraient pour une vaccination des 12-15 ans ?

P. S. : Certains voudraient s'assurer que l'on a vraiment fait toute la lumière sur le Covid long, certains adolescents paraissant en effet fatigués assez longtemps après avoir fait la maladie.

Vacciner de manière systématique les 12-15 ans serait une fausse bonne idée ?

P. S. : Pas forcément, car avec la crainte de nouveaux variants et de l'automne, la vaccination des 12-15 ans va augmenter la couverture populationnelle. On augmentera de ce fait la capacité à diminuer la transmission. […] Une hypothèse intéressante est qu'un jour, probablement, l'évolution biologique a priori naturelle de ce coronavirus sera de s'adapter au corps humain et devenir vraisemblablement un coronavirus endémique, comme c'est le cas avec la grippe. Le fait que le Covid continue alors à circuler dans des populations qui n'en sont pratiquement pas malades pourrait aussi comporter certains avantages dans la mesure où cela permettrait peut-être aux adultes vaccinés d'être exposés à des petites doses de portage du virus et de rebooster leur immunité de manière naturelle. Mais cette théorie à ses limites car elle risque aussi potentiellement de multiplier l'émergence des variants qui nous inquiètent. Ce n'est pas simple !

A-t-on la certitude que ce vaccin est bien toléré chez les jeunes ? Et efficace ?

Y. C. : Efficace, oui. L'efficacité semble même quasi supérieure à celle chez l'adulte. Ce qui est normal car le jeune a une bonne réaction immunitaire et c'est chez lui qu'il y a le moins de risque de complication, ce qui ne peut jouer qu'en faveur du vaccin. En revanche, nous n'avons pas encore beaucoup de recul quant à l'innocuité chez les jeunes.

P. S. : Si le nombre d'hospitalisations et de décès évités est réel, il reste un très faible nombre de myocardites (inflammations du muscle cardiaque) induites par la vaccination chez les plus jeunes. Et plus on est jeune, plus la fréquence augmente. Si le lien causal n'est pas établi, il reste possible. Les enfants qui en souffrent vont globalement bien, mais c'est une pathologie à prendre au sérieux.

Dans quelle mesure les 12-15 ans sont-ils aujourd'hui de grands contaminateurs ?

P. S. : Que ce soit pour le variant alpha, dit anglais, ou delta, dit indien, la transmission est augmentée mais les tranches d'âge sont respectées. Le virus continue à naturellement circuler davantage dans les tranches d'âge plus élevées que parmi les plus jeunes.

Y. C. : On sait que les 12-15 ans sont des contaminateurs aussi efficaces que la population adulte et qu'ils jouent, comme nous tous, un rôle clé dans la circulation du virus. Ce n'est qu'au-dessous de 12 ans que l'on peut relativiser leur contribution. Cela dit, le virus va continuer à circuler. C'est une réalité avec laquelle il faudra vivre. Et cette circulation n'est pas inquiétante a priori.

Vacciner ces jeunes pour qu'ils participent à l'immunité collective : est-ce une bonne raison ? Une raison suffisante ?

Y. C. : Il ne faut pas utiliser la vaccination des adolescents et des enfants pour compenser un chiffre de couverture vaccinale qui n'avancerait pas assez vite dans les tranches d'âge adultes. Ce serait une grosse erreur.

P. S. : Cela peut être une bonne raison de les vacciner si on se retrouve à l'automne dans un scénario à nouveau compliqué, qui n'est pas le plus vraisemblable mais qui n'est pas impossible, avec l'impact des voyages estivaux, du relâchement des mesures… À ce moment-là, vacciner les adolescents pourrait rendre leur vie plus agréable. Mais aujourd'hui, il faut se concentrer sur les tranches d'âge plus élevées. J'ai peur que l'on se distraie de notre vraie priorité qui est de vacciner tous les adultes.

Est-ce le bon moment pour prendre une décision ?

P. S. : À mes yeux, non. C'est une question qui a du sens, mais il est probable que vers la mi-août ou début septembre, nous aurons de nouvelles données d'autres pays pour pouvoir se dire, oui, il faut y aller ou non, ce n'est pas nécessaire. À l'heure actuelle, les données collectées sur les adolescents ne sont pas encore consolidées et si la balance bénéfice/risque reste encore fragile, je ne me sens personnellement pas encore assez à l'aise pour affirmer qu'il faut vacciner les 12-15 ans de manière systématique. Pas plus que dire non, il ne faut absolument pas le faire. Pour moi, si la question ne se pose pas dans une famille où il y a des personnes à risque, elle reste ouverte et je plaide pour que l'on se donne encore un peu de temps pour se positionner.

Y. C. : À ce stade, nous n'avons pas assez de recul. Il serait intéressant d'attendre éventuellement de nouveaux vaccins, comme le Novavax, et de voir ce qui se passe aux États-Unis et au Canada en termes d'efficacité et d'effets secondaires, d'autant que, chez nous, il n'y a aucune urgence à vacciner ce groupe d'âge des 12-15 ans. Et d'autant plus que le virus y circule et qu'il s'y construit une certaine immunité acquise par le virus aussi chez ces jeunes. Dire qu'ils ne contribuent pas à l'immunité collective est donc inexact.

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