"On a des systèmes de contrôles budgétaires obsolètes"

- Publié le 28-06-2021 à 20h24
L'État a-t-il échoué dans la distribution des aides ?
Étienne de Callataÿ (ÉdC) : Il aurait pu être plus sélectif. C'est comme pour le droit passerelle. On donne une indemnité double, qui est fréquemment supérieure aux revenus déclarés de la personne. Comme si on allait donner une allocation de chômage qui dépasserait 100 % des revenus perdus. Ça ne donne pas envie de payer ses impôts. Ça donne envie de continuer à tricher. Alors que si on avait plafonné l'aide à un certain revenu déclaré avant la crise, ça aurait donné envie à un certain nombre d'acteurs économiques de payer leurs impôts, car il y a dès lors une forme d'assurance. Les pouvoirs publics ont bien fait d'agir de manière lourde, mais ils auraient dû être plus sélectifs.
Ivan Van de Cloot (IVdC) : Et, après plusieurs mois, on pouvait réfléchir à mieux répartir les aides.
Vous pensez qu'il y a eu une surenchère politique ?
ÉdC : Clairement…
IVdC : Il y a une défaillance du secteur public, qui travaille avec l'argent de tous. Est-ce qu'on est aussi prudent avec l'argent des autres qu'avec le sien ? Les politiques croient parfois à cet argent public "gratuit".
ÉdC : On peut opposer ce qui a été fait pour l'Horeca ou Tomorrowland à ce qui n'a pas été fait ou de manière très limitée pour le secteur de la culture dans son ensemble ou des ASBL, par exemple. On peut penser qu'il y a eu des traitements différenciés en fonction du poids politique, symbolique et médiatique de certains secteurs.
Dans votre livre, vous parlez de l'État-providence qui passe à État investisseur. On arrive à quel genre d'État, désormais ?
IVdC : Les hommes politiques ne contrôlent plus la machine…
C'est un État en roue libre, alors ?
IVdC : Je suis les questions budgétaires depuis plus de vingt ans. On a vu des abus de subventions, à plusieurs niveaux de pouvoir. C'est une illusion de croire que les politiques maîtrisent réellement le budget, ne serait-ce qu'au niveau local. L'État, c'est 250 milliards d'euros de budget annuel. On a des systèmes de contrôles budgétaires obsolètes, l'appareil est trop complexe. C'est un État administratif. Il faut faire évoluer le mécanisme de contrôle.
On a l'impression que vous êtes très critiques vis-à-vis de l'État mais moins des marchés…
IVdC : C'est une impression. En tant qu'économiste, je pense qu'il ne faut pas être naïf. Il y a toujours un risque d'abus du secteur privé, au niveau social, environnemental… En tant qu'économiste, on s'attend toujours à ce que les entreprises tentent d'établir des monopoles. C'est là qu'il faut taper du poing sur la table et dire aux politiques de faire attention et d'agir. Je ne veux pas uniquement un discours moral, il faut un contrôle réel.
ÉdC : Je pense qu'il faut un regard équilibré. Il faut pointer les défaillances de l'État et celles des marchés. On a connu une période d'ultralibéralisme ; certains pensent donc que le balancier va rebasculer… Mais il y a un juste milieu à trouver.
IVdC : Je suis pour un État plus fort. On a vu des États plus performants dans la crise avec des ressources plus modestes.
Vous parlez donc d'un État plus efficace, surtout ? Pas forcément plus présent ?
IVdC : Oui. Il faut de la sélectivité. Il faut voir les tâches essentielles. Je ne suis pas contre les interventions de l'État, mais il faut d'abord assurer les tâches fondamentales. Est-ce normal que l'État fasse concurrence à des entreprises privées ? Des intercommunales font de la rénovation de toits, en Flandre… Est-ce normal ? Comment un entrepreneur peut-il faire face à un concurrent comme l'État, avec ses moyens beaucoup plus limités ?
ÉdC : Je pense qu'il y a une propension des services publics à faire plus de choses plutôt qu'à les faire correctement parce que, en termes de communication, on préfère annoncer de nouvelles initiatives plutôt que de bien faire fonctionner ce qui existe.
Antonin Marsac
