"Le meilleur à offrir à un jeune est de le laisser partir faire du skate sans casque ni protection"

Au sein des forces spéciales de l'armée française, Louis Saillans a dirigé des missions extrêmes. Aujourd'hui, pour vaincre le djihadisme, il s'investit sur le terrain des idées. Il raconte son parcours et ses combats.

"Le meilleur à offrir à un jeune est de le laisser partir faire du skate sans casque ni protection"

Entretien Bosco d'Otreppe Nous sommes en pleine nuit. Où ? Nous ne le saurons pas. Au Sahel sans doute, en Libye, voire en Syrie peut-être. Protégé par des tireurs déjà disposés aux alentours, Louis Saillans lance ses hommes à l'assaut de la maison d'un djihadiste qu'ils viennent démasquer. L'opération est préparée dans les moindres détails, mais la position des corps endormis qu'il faudra enjamber, le réveil brusque d'un enfant ou l'alerte sonnée par un voisin trop curieux sont autant de possibilités à contourner par une vigilance extrême, en quelques minutes et dans un silence absolu. Chaque homme sait ce qu'il doit faire et dispose de réflexes répétés des centaines de fois en entraînement. Ils serviront encore quelques jours plus tard, lorsqu'il faudra délivrer des otages, ou déloger, sous un feu nourri, des dizaines de combattants cachés au cœur du désert.

Ces missions, Louis Saillans les décrit dans son ouvrage Chef de guerre (Mareuil Éditions). De son vrai nom, pour protéger sa famille, nous ne saurons rien, ni de détails trop circonstanciels. Mais le récit qu'il tire de ses 10 années passées dans les commandos marine de l'armée française, au sein des forces spéciales, est très éloquent pour comprendre la vie de ces militaires envoyés sur des missions sensibles dans une grande discrétion. Au-delà des exploits retranscrits, le récit est sincère et ne se laisse pas enfermer dans des caricatures faciles. Sans ignorer les travers des hommes, Louis Saillans y fixe un équilibre pour que la force et l'ardeur déployées demeurent au service de l'humanité.

Âgé de 34 ans, cet originaire du Sud-Ouest quitte l'armée cet été. Le combat militaire est indispensable, mais pas suffisant pour s'attaquer aux racines du djihadisme, explique-t-il : "Nul ne peut tuer une idée avec une balle." Aujourd'hui au seuil de la société civile, Louis Saillans développe des projets pour aider les jeunes, assoiffés de perspectives, de sens et d'espérance, à accomplir leur vie sans partage, mais au service du bien.

Vous décrivez vos débuts dans l'armée, le stage commando de plusieurs mois, physiquement et psychologiquement très éprouvants. Vous êtes 150 candidats, mais 23 à le terminer. Vous ne pouviez jamais marcher, mais toujours courir, vous dormiez peu, vous étiez désignés par des numéros, sur un ton éternellement neutre et impersonnel. Des centaines de fois, après des nuits d'exercices, vous vous immergiez dans des mares glacées, au moindre "Plouf !" proféré par la hiérarchie. Des dizaines de fois, après des marches éprouvantes, vous deviez plonger dans une cuve de 6 mètres d'eau noire. Au moindre faux pas, vous condamniez le groupe à de dures épreuves physiques. Ce stage permet de tester votre résistance mentale. Mais vous rend-il profondément meilleurs, plus humains ?

Je le pense, car il nous rend plus complets. Durant le stage commando, on apprend à se connaître davantage, on côtoie nos limites, on les éprouve, on les touche du doigt, ce qui nous permet d'affronter la vie de manière plus humble. En réalité, nous arrivons au stage avec un paquet de certitudes, nous nous pensons forts, généreux, mais on n'imagine pas à quel point la faim, la fatigue peut tirailler notre générosité lorsqu'au cœur de la nuit, nous n'avons qu'une barre de céréale et des camarades qui meurent de faim. La partagerons-nous toujours ? Cela permet de voir dans ces conditions extrêmes qui nous sommes vraiment, de nous réconcilier avec le côté plus animal de notre être et de savoir jusqu'où nous sommes capables d'aller.

On vous offre des assises physiques, techniques, psychologiques, mais vous transmet-on des jalons éthiques pour affronter des discernements importants, parfois concernant la vie d'un homme, et face auxquels vous aurez à trancher sous le feu de l'action ?

Non. On nous apprend à combattre l'ennemi, à être un bon guerrier, mais pas le reste pour une raison simple : dompter la part plus mauvaise que nous avons en nous, nous ne pourrons pas le faire à partir de grands discours. C'est en l'affrontant, au bout de l'épreuve et en groupe que nous pourrons y arriver. Quand on est épuisé, blessé et que l'on doit porter en pleine nuit un Zodiac de 800 kilos sur des centaines de mètres de plage, on n'a pas le choix. Soit on abandonne, et ce sont les camarades qui prennent à notre place, soit on fait un compromis avec ce côté plus mauvais en nous, et on le sublime pour en faire quelque chose de plus grand et de plus beau.

C'est par l'exercice de telles vertus quotidiennes, dont le courage et la tempérance, qu'au cœur de l'action vous parvenez à ne jamais déshumaniser l'adversaire, à rester dans l'ardeur du combat sans tomber dans le goût du sang ?

L'Homme est un animal social. Nous nous appuyons donc sur ce que nous avons autour de nous. C'est l'esprit de camaraderie qui nous permet de tenir quand le groupe traverse une épreuve. C'est notre frère d'armes qui nous soutient, pas les grandes idées. Parfois, rester debout nous impose d'affronter des situations où l'on peut côtoyer ces penchants sanguinaires qui nous habitent. Mais c'est en ayant appris à les regarder, à les maîtriser, et non à les refouler, que l'on pourra en tirer une juste force.

Quand vous partez au combat, que vous risquez votre vie, pour quoi vous battez vous en dernier recours ? Pour une patrie ou des valeurs ?

Quand je suis parti au combat, je me suis toujours engagé contre des ennemis bien identifiés qui tuent au nom de valeurs antithétiques à ce que nous sommes et défendons. Quand on arrive sur le terrain, on est donc convaincu de cela, puis c'est la survie des camarades et le respect de la dignité de chaque vie humaine qui m'oblige à ne pas faillir.

Vous décrivez les conditions et les vertus d'une saine hiérarchie qui ne dilue pas les responsabilités, ne transforme pas les hommes en rouages interchangeables, mais permet à chacun de recevoir la confiance d'un chef et de pouvoir assumer ses engagements. La confiance reçue et la responsabilité, ce sont les secrets de la croissance ?

C'est ce qui fait grandir un homme. Il existe en sociologie des curseurs de prédiction sociale, dont le plus important est le test QI. Ce que l'on observe cependant, c'est que si le jeune a entamé en parallèle de ces tests une prise de responsabilité, les marqueurs prédictifs sociaux s'estompent, la trajectoire de vie est moins subie. La responsabilité, en réalité, est un mécanisme tout simple : elle commence chez soi, dans le plus humble quotidien. J'aime beaucoup l'exemple du lit. La première chose que l'on nous apprend à l'armée est de faire son lit le matin. C'est très important : il s'agit d'un engagement envers soi-même pour mettre de l'ordre dans sa vie. Si on commence à être responsable dans cette petite mesure accessible à tous, on entre dans un authentique cercle vertueux : un mois plus tard, on range sa chambre, puis on fait les bricolages qui nous attendaient depuis des lustres, puis on porte des objectifs que l'on n'imaginait pas… Je ne crois pas aux grands changements radicaux : c'est un cumul de petites décisions du quotidien qui nous permet de prendre notre vie en main.

Au combat, chacun est responsable de tout, devant tous. Une erreur de l'un peut entraîner la perte du groupe, et seul, on ne peut rien. Avez-vous l'exemple d'une mission où la confiance accordée à un homme fut déterminante ?

Je pourrais en citer des dizaines. Je me souviens d'une opération en pleine nuit. Nous étions venus capturer chez lui, dans sa maison alors qu'il dormait, un chef djihadiste local. Pour veiller sur les alentours, j'avais confié à un de mes gars de 21 ans la surveillance de la rue voisine. S'il s'y passait la moindre chose, c'était pour lui. Deux hommes en âge de combattre se sont alors approchés dans la nuit noire. Ce jeune soldat les a tenus en respect durant 20 minutes. Il aurait pu lancer l'alerte, mais il ne l'a pas fait pour ne pas polluer la délicate mission qui se jouait dans la maison. J'ai tout appris par après. Cet homme avait pris toute la mesure de sa responsabilité face à une situation qui aurait pu vite dégénérer.

Vous avez combattu le djihadisme, mais le combat armé ne le vaincra pas, expliquez-vous. Ceux qui ont rejoint le djihad l'ont fait pour une unique raison : donner du sens à leur existence, retrouver une espérance, se donner pour quelque chose de plus grand qu'eux. Toute chose que leur offre le djihad… Là est la racine du combat à mener ?

Absolument. Comment un petit délinquant sans avenir ou un berger du fin fond du désert pourraient-ils résister à la perspective de donner un but à leur vie ? Les jeunes ont besoin de se lancer dans un projet qui les dépasse, de partir à l'aventure, de prendre des responsabilités incroyables. Ce sens de l'aventure, on ne peut pas le leur donner en leur proposant Netflix, un abonnement premium à Pornhub, et quelques joints de temps en temps à fumer avec leur petite amie. C'est plus grand et plus beau que cela la vie, mais il faut leur permettre de la rencontrer en leur offrant des responsabilités. C'est ce que font les djihadistes qui jouent, puis manipulent et instrumentalisent au profit du mal ce désir de grandeur ancré au fond de nous.

Et nos sociétés peineraient à répondre à cette soif ?

On croise de nombreuses situations où l'on refuse de donner des responsabilités aux jeunes, où on cherche à les garder à l'abri, en bonne santé… Il n'y a rien de plus utile pourtant que de les laisser partir faire du skateboard dans la rue sans casque et sans protection. C'est le meilleur que nous pourrons leur donner : ils développeront des compétences, apprendront à prendre des risques, à côtoyer leurs limites. Comme de tout temps, les jeunes rêvent d'explorer le pôle Nord, partir à l'aventure, aller sur Mars, mais on leur offre trop peu d'occasions de se dépasser. Les jeunes en ont assez d'entendre que l'on assure, vérifie, aseptise tout au nom de leur santé et de leur protection. Ils ont envie d'entendre "Soyez audacieux, braves, prenez des risques, endurez, blessez-vous, allez au-delà de vous-même et vous verrez, vous serez réconfortés." Moi et tant d'autres, c'est ce que nous avons vécu lors du stage commando.

Conflits au Sahel… le témoignage complet est à découvrir sur lalibre.be

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