Ah, l'enfoiré !

Ah, l'enfoiré !

Il faisait partie de la bande des cinq qui, en 1989, pour soutenir les Restos du cœur de Coluche, est montée sur scène le temps d'une courte tournée. Au côté de Véronique Sanson, Jean-Jacques Goldman, Eddy Mitchell et Johnny Hallyday, Michel Sardou avait dit oui à Coluche (pour lequel il aurait volontiers voté si ce dernier était allé au bout de sa course à la présidentielle). "Moi, j'étais persuadé qu'on allait faire cette tournée, que ça allait durer un hiver, deux peut-être… Mais vous vous rendez compte ? On est je ne sais combien d'années après et c'est comme ça, malheureusement. C'est assez rude, je n'arrive pas à le comprendre. Ça continue, ça fait des recettes, ça permet à des gens de ne pas crever de faim", nous confiait récemment le chanteur, dans son appartement parisien. "Je ne sais pas si vous avez vu à la télévision, ces files de jeunes étudiants qui vont chercher de la bouffe. Merde… La vie d'étudiant n'a jamais été facile, mais là, ils ont envie d'arrêter les études. C'est assez déprimant, ça, en 2021. Et le Covid n'a fait que multiplier par mille le phénomène."

Idem pour les Restos du cœur qui, hiver après hiver, ne désemplissent pas. Et ces mots, qui résonnent à la fin de chaque concert, devenu une institution, n'ont jamais résonné avec une telle violence : "Aujourd'hui, on n'a plus le droit ni d'avoir faim, ni d'avoir froid. Dépassé le chacun pour soi, quand je pense à toi, je pense à moi. Je te promets pas le grand soir, mais juste à manger et à boire. Un peu de pain et de chaleur, dans les restos, les restos du cœur". En fond de scène sur un écran géant, s'affiche la photo de Coluche, un demi-sourire un peu désabusé, qui en dit long sur le travail qu'il reste, hélas !, à accomplir.

L'auteur de ce cliché, Gaston Bergeret, eut pourtant bien du mal à faire valoir ses droits sur ce qui est devenu un emblème… obtenu dans des circonstances très particulières, comme l'ont raconté voici quelques années, Romain et Marius, les deux fils de Coluche. "Gaston, qui a pris cette photo, poursuivait Michel à Cannes en lui disant : 'S'il te plaît, donne-moi une photo.' Michel, ça le faisait chier, il avait d'autres trucs à faire, expliquait Romain. Coluche lui a dit 'Tiens, si tu veux, j'ai deux minutes, tu peux faire ta photo !' Il est allé aux toilettes en laissant la porte ouverte. Donc cette photo a été prise aux toilettes !"

Un appel de Daniel Balavoine

Mais si c'est Coluche qui est, pour toujours, associé aux Restos du cœur et qui a fait du terme enfoiré un qualificatif a forte valeur ajoutée, c'est pourtant à Daniel Balavoine que l'on en doit l'idée. Dès 1983, le chanteur lance sur les ondes de la radio parisienne Ici et maintenant, l'idée d'une banque alimentaire, où afflueraient les surplus des supermarchés et nourrirait les populations les plus précaires. Las !, son appel n'est pas entendu.

En revanche, celui de Coluche va faire mouche. Le secrétaire de Coluche a plusieurs fois expliqué que c'est après avoir signé au fisc un chèque de trois millions de francs que l'idée lui vint de partager un peu mieux les richesses. "Tu te rends compte, avec tout le pognon que je donne, si tous les mecs qu'ont du blé comme moi s'y mettaient, on pourrait régler le problème", lui aurait-il lancé. Sachant qu'un repas coûtait alors en moyenne 15 francs, le calcul fut vite fait : grâce à l'argent de ses impôts, il aurait pu offrir 200 000 repas.

Sur Europe 1, en septembre 1985, il profite de son temps d'antenne pour peaufiner son idée. "Quand il y a des excédents de nourriture et qu'on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, on pourrait les récupérer et on essaiera de faire une grande cantine pour donner à manger à tous ceux qui ont faim", dit-il. Les Restos sont en germe, prêts à éclore.

Le premier restaurant du cœur ouvre ses portes en France le 21 décembre 1985 sous une tente dans un terrain vague du XIXe arrondissement de Paris. Quinze jours plus tard, sont mises en place une vingtaine d'antennes régionales qui distribuent 60 000 paniers-repas jusqu'au 21 mars.

Pour l'année 2019-2020, les Restos du cœur ont servi 136,5 millions de repas. Il dirait quoi, Coluche, s'il voyait ça ?

I.M.

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